Graffiti : Le folklore révolutionnaire dans son plus simple appareil





Révolution oblige, on assiste à un foisonnement de formes d’expression. Le changement s’accompagnant d’éclosion de vocations parfois insoupçonnées: murs et autres supports aussi bien publics que privés se transforment en espaces de communication.
De tout temps, le graffiti a accompagné les mouvements de contestation de masse. Expression non officielle, il puise sa raison d’être dans l’à-côté de l’establishment politique et social.
C’est un langage plastique, qu’il soit sous forme d’écriture, de dessin, de caricature ou autre… C’est un message, un vecteur de sens qui a le pouvoir ou la prétention de reconfigurer les supports du refoulement: on érige des murs? Le graffiti en change le propriétaire et la signification.
Etymologiquement, le mot graffiti (pluriel, en italien, de graffito) indique indifféremment écrire, dessiner ou peindre. Pourrait donc devenir graffiteur tout un chacun, pour peu qu’il porte une sensibilité propre à vouloir partager et un certain sens de l’expression graphique et visuelle.
A cette fin, on utilise des bombes à peinture aérosol, des marqueurs ou usuels à bille, sur tout support qui s’y prête.
Les différents graffiti qui ont explosé durant la Révolution tunisienne traduisent, et sans faire de parti pris, une véritable catharsis aussi bien de l’individu que du symbole libéré, comme l’étendard national ou l’édifice public, une catharsis par laquelle on purge des traumatismes longtemps subis, soi-même et le symbole suprême, absolu.
Les graffiti qui marquent des espaces publics et parfois même privés ne semblent pas prétendre exprimer un art mais un folklore révolutionnaire simple, spontané, direct, qui n’est pas recherché et pourtant percutant.
Réappropriation de la symbolique de l’espace
Dr. Adel Belkahla, sociologue, analyse ces «tentatives de réappropriation de l’espace en général qui était pour la plupart des cas propriété à 100% de l’Etat». C’est, selon lui, « une contestation de l’espace urbain, un message à transmettre aux autres, au gouvernement ces jours-ci». A l’échelle individuelle, cette forme d’expression serait «une tentative de configuration de soi et qui traduit une volonté d’affirmation des revendications spécifiques».
Certes, la partie visée invoque la légitimité de l’espace d’autrui qui subit une transgression rien de plus visible. Mais l’approche sociologique rappelle, à cet égard, qu’ «avant, l’Etat était sensé dominer la personne qui réagit aujourd’hui. Sur la plaque en marbre du Premier ministère, note Belkahla, j’ai vu écrire un nouveau repère: Ministère de l’emploi. Cela a été effacé depuis, tout comme des références aux localités de Sidi Ali Ben Aoun ou à Regueb (Sidi Bouzid) qui, par la symbolique de l’écrit, s’identifie le siège du gouvernement. Idem pour le transfert symbolique de la ville de Tunis à la délégation de Sidi Ali Ben Aoun ou Regueb, privées des avantages de l’urbanisation de la capitale». Le conflit de territorialité est ainsi tranché; la reterritorialisation de l’espace public traduit un jeu de réappropriation de l’espace et de sa symbolique. Nouvelle appellation rime avec consécration de la victoire.
Ainsi, l’activiste, se considérant débarrassé de l’Etat et des formes de violence légale, étanche sa soif d’être dans les fantasmes du paraître et tente d’impliquer le citoyen commun dans ses slogans; cela fait bien partie de l’effort de mobilisation révolutionnaire. 
Autre symbolique visuelle majeure, les drapeaux qui enveloppent le corps. «La symbolique du drapeau tunisien chez les jeunes a migré de l’aire des stades à la rue ; du soutien à l’équipe nationale à celui davantage inconditionnelle cause nationale». Là, le drapeau, du toit des édifices est désormais arboré sur son propre corps: «une tentative de purification du drapeau des sacrilèges de la dictature, de la spoliation et de la répression. Sur le corps, c’est plus fort, plus expressif, c’est simplement vivant. La personne elle-même se transforme en support d’expression graphique : teintes, formes, maquillages, et symbole suprême, inattaquable».
Des mots et des images
L’image de Mohamed Bouazizi est omniprésente dans l’expression graphique révolutionnaire; «c’est en fait l’unique leader de la révolution sur lequel il y a consensus, remarque le sociologue. Son image est devenue une icône, un leitmotiv, un cri de ralliement, visible à l’extrême et qui ne souffre aucune équivoque, car c’est un corps de martyr, purifié, abrégé». A l’opposé, ces derniers jours ont extrêmement mis en relief le personnage du premier ministre qui a récemment présenté sa démission, exaspéré par, entre autres motifs, tant d’agressivité médiatisée par tous les moyens, y compris par les graffiti et autres écriteaux. M. Mohamed Gannouchi a été tantôt représenté avec le personnage de Ben Ali en «Laurel et Hardy», tantôt en «Rat-nouchi»! Une rhétorique du slogan révolutionnaire «à son stade le plus simple», selon notre observateur. Eloquence, insolence? «Les aires s’embrouillent dans la rythmique des mots et la reformulation de la construction du mot et de la forme pour la reformulation du sens. Une satire politique certes, mais qui est à son expression la plus simple qui n’est point le fruit d’une recherche stylique élaborée mais une opération de projection simpliste qui extériorise des clichés dans leur plus simple appareil».


Mounir BOUDALI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com