L’ordre républicain





Après le départ de l’administration française en 1956, les 2/5 de la population active tunisienne étaient sans travail. La guerre battait son plein en Algérie, le youssefisme partageait l’opinion tunisienne, la France suspendait son aide financière et militaire, Bourguiba, craignant le chaos et en homme politique averti, connaissant parfaitement l’histoire des habitants de l’Afrique du Nord (ces frondeurs, que Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes Turcs et Français, n’arriveront jamais à asservir à leurs lois si ce n’est par la persuasion) écarta le Bey et instaura la République plus conforme à ses idéaux patriotiques, il intégrera dans l’emblème national le lion à la glaive élevé après la caravelle cinglant vers le large et devant la balance de la justice tant sollicitée.
Confiant le ministère de l’Intérieur toujours aux hommes dont il a le plus confiance, Bourguiba, en despote éclairé et pour mener à bien son programme d’éducation, et de bâtisseur d’Etat moderne renforça l’ordre public en le dotant de moyens humains très présents dans le paysage social. cet état de fait préserva au début les réalisations péniblement acquises, mais étouffa à la longue la liberté des Tunisiens qui se sont trouvés happés par la parti unique ou le Parti-Etat.
- Après les émeutes dues à la guerre des six jours, fut créée la Brigade d’Ordre Public, l’équivalent des Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS).
Les intellectuels d’alors relevèrent la tendance sournoise d’embrigader de plus en plus l’ordre public au profit des tenants du pouvoir, contrairement aux CRS françaises où les trois termes Compagnie, Républicaine et Sécurité s’associaient harmonieusement pour exprimer la tendance noble de ce corps de l’Etat.
Ceci favorisa l’apparition de courtisans autour de Bourguiba qui firent du despote éclairé d’antan un vieux dictateur qu’ils poussèrent à accepter la présidence à vie et devant l’avance de son âge, se constituèrent en associations claniques adverses prêtes à assouvir sans vergogne leur soif du pouvoir sitôt Bourguiba écarté, faisant fi des attentes d’un peuple en perpétuels soubresauts de mécontentement.
Les Tenants de l’ordre public d’alors avec l’appui de Saïda Sassi, nièce du vieux dictateur, s’érigèrent en défenseur du salut public, firent cesser les querelles claniques un certain 7 novembre 1987 et écartèrent sans ménagement le vieux libérateur très amoindri.
- Projeté à la tête de l’Etat, le général Ben Ali, qui n’avait ni la culture, ni la fascination du superbe Bourguiba des années de gloire, renforça la police et le Parti-Etat sous l’insistance de conseillers douteux, répudie sa première épouse, fille du général El Kefi, parrain de sa fulgurante ascension dans l’armée et épousa en deuxième mariage une ancienne amante qui, sitôt établie au Palais de Carthage, ameuta sa nombreuse fratrie pour la spoliation organisée des richesses de la Tunisie, en concurrence ouverte avec la fratrie du général, spoliation que ne peut couvrir qu’un système de gouvernement policier et dictarorial.
L’erreur des Tunisiens durant les 23 dernières années fut de confondre despote éclairé avec despote obtus. Bourguiba, qui fut un despote éclairé, entame sa carrière politique, alors qu’il n’avait que trente ans, endossant sa robe d’avocat, il eut pour plaignant un peuple opprimé avec qui il partagea l’humiliation et les souffrances. Arrêté alors qu’il était malade, il partagea avec des patriotes sincères les geôles brûlantes du fin fond du Sud tunisien et les glaciales geôles du Fort Saint Nicolas en France, puis ce fut l’amer exil et enfin le retour du libérateur d’une nation qui a trop attendu ce moment historique.
Malheureusement, enivré par le pouvoir et la flatterie des courtisans, le Président à vie eut la maladresse de se servir du corps de l’ordre public pour assouvir sa mégalomanie présidentielle.
Le général Ben Ali ne fera que continuer cette œuvre de déstabilisation de l’ordre public, en chargeant les plus hauts cadres du ministère de l’Intérieur de couvrir la banqueroute du pays loin de tout contrôle.
Lors de la chute du tyran et la fuite de ses valets du ministère de l’Intérieur, le corps de l’ordre public décapité, entaché de la servitude aveugle au régime, se trouva fort dépourvu quand la Révolution fut venue, désertant à qui mieux-mieux les postes névralgiques de l’Etat, il exposa le pays au chaos le plus total.
Afin de ne plus tomber dans ce piège mortel, l’ordre public dans la nouvelle constitution de la deuxième République est tenu de ne plus dévier de sa mission première qui consiste essentiellement à faire régner la paix sociale au sein de la communauté nationale en dehors de toute allégeance idéologique ou partisane. A bon entendeur salut.


(*) Ancien cadre de banque




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com