Les révolutions de tous les changements





Les responsables à Washington et dans les capitales de l’Europe occidentale sont en train de revoir leurs projections pour la décennie à venir quant au nouvel échiquier moyen-oriental
Il est vrai que ce qui a commencé en Tunisie un 14 janvier a provoqué une onde de choc dans le monde arabe, et au-delà, aux conséquences qui deviennent de plus en plus prévisibles avec les événements que l’actualité de chaque jour apporte. A court ou à long terme, ces conséquences ne relèveront plus du domaine de la conjecture. Ce mouvement de contestation qui a déjà mis à bas deux régimes despotes est en voie d’emporter sur son passage tous les autres gouvernants de monocraties et d’autocraties du monde arabe.
Il est vrai également que la révolution a, jusqu’à présent, établi sa présence en Tunisie et en Egypte et il lui reste notamment des longueurs pour s’affirmer durablement et entrer dans les mœurs. Tout de même, sa «contagion» salubre se propage dans les pays du voisinage avec force et détermination et ne laisse pas indifférents les dirigeants encore au pouvoir qui s’empressent de réagir chacun à sa manière. Un fait est pourtant certain, c’est qu’ELLE est appelée, par nécessité historique et culturelle, à se développer inéluctablement pour s’affirmer.
Cette lame de fond qui déferle sur le monde arabe et musulman (l’Iran ne devrait pas se sentir immunisé) doit donner des insomnies aux chancelleries occidentales. Les responsables à Washington et dans les capitales de l’Europe occidentale sont en train de revoir leurs projections pour la décennie à venir quant au nouvel échiquier moyen-oriental qui ne se dessine pas encore, mais que la disparition des dictatures arabes imposera à terme inévitablement. Cet échiquier ne sera plus ce qu’il est actuellement
Sous une nouvelle forme, cet échiquier prendra en compte l’émancipation des peuples arabes du joug de leurs dirigeants dictateurs qui s’accommodaient du diktat américain, protecteur de «la sécurité» d’Israël, en contrepartie du soutien que ces dictatures obtiennent des Etats-Unis pour leur maintien au pouvoir.
Pour le nationalisme panarabe, humilié par des décennies d’arrogance et de domination israéliennes, l’émancipation des peuples arabes est à la fois un atout et une revanche dans sa lutte contre le sionisme. Toutefois, ce nouveau facteur ne pourra pas faire pencher la balance de sitôt. Le rapport des forces avec Israël sera encore façonné par la realpolitik de ce début de siècle. Le récent veto étasunien, contre une résolution condamnant la colonisation israélienne de territoires palestiniens occupés, en est le dernier témoin.
Toutefois, deux facteurs se doivent d’être pris en considération dans l’équation aux multiples inconnues au sujet du conflit israélo-arabe. Il s’agit de la démocratie avec en corollaire le poids de l’opinion publique arabe, ainsi que la base sociologique des partis politiques prônant leur programme à partir de l’islam. Puisque les guerres menées par Israël n’ont pas été seulement d’un ordre strictement militaire, elles ont été toujours précédées par des campagnes médiatiques à destination de l’opinion publique internationale, c.à.d. occidentale, en vue de présenter la victime qui cherche à se défendre. D’où…
Avec l’émergence de gouvernements issus d’élections démocratiques dans les pays arabes, et l’alternance au pouvoir qui devient alors une réalité tangible, un argument en faveur d’Israël va lui être dénié, Israël ne pouvant plus se prévaloir d’être la seule démocratie dans un environnement régional de son voisinage. Ainsi, l’usage et l’abus d’usage dont a abusé Israël, pour justifier sa politique d’expropriation des terres palestiniennes, à savoir que ce pays est la seule démocratie rempart contre les dictatures et ce qu’elle fait est, entre autres, légitimé par le fonctionnement de son système démocratique de gouvernance. Il faut reconnaître que ce message, véhiculé ad nauseum, a été porteur auprès de l’opinion publique occidentale et a donné lieu à une image (hideuse) de l’arabe terroriste, devenu l’adversaire à proscrire.
L’autre facteur tient en la recomposition du paysage politique arabe en devenir. Une sensibilité politique incarnée par l’Islam politique, interdite depuis longtemps mais appelée aujourd’hui à occuper sa place dans le paysage politique et dont l’ampleur ne peut être vérifiée qu’à l’aune des urnes. Cette sensibilité a toujours suscité de l’appréhension, sinon plus, pour l’Occident qu’il a assimilée à de l’extrémisme et qualifiée de terroriste, notamment après le 11 septembre à New York. Ce que les régimes dictatoriaux arabes se sont empressés de monnayer à leur avantage, pour se maintenir et pérenniser en se présentant comme le rempart endiguant ce «fléau». Cette assomption est largement battue en brèche en raison du nouveau discours modéré de la majorité de cette mouvance islamiste, son credo est devenu l’affirmation de l’identité arabo-musulmane au lieu de l’imposition de la charia. En fait, leur programme politique tient en compte la réalité sociologique de nos jours et l’évolution intellectuelle de la nouvelle génération majoritairement représentative de l’électorat arabe. L’exemple de l’AKP turc (Parti de la Justice et du Développement) qui fait des émules dans le monde arabe illustre bien cet islam politique (qualifié de néoconservateur) en symbiose avec les préceptes de la laïcité. L’objectivité sociologique et la réalité de l’existence politique des islamistes tiennent au fait qu’ils ont en face d’eux une jeunesse qui a chassé les dictatures arabes corrompues, jeunesse mature et revendiquant tout à la fois ce que certains experts ont souligné comme étant le double D, dignité(c.à.d. appartenance identitaire arabo-musulmane) et démocratie (c.à.d. exigence de pluralité d’opinions et alternance au pouvoir).
Cette nouvelle réalité politique aura nécessairement son mot à dire dans les choix des nouveaux gouvernements arabes au sujet du traitement de la question israélienne.
Ces deux facteurs ne sont pas bien entendu les seuls à considérer dans le nouvel échiquier moyen-oriental. Ils procèdent en fait de considérations qui sont à élargir et peuvent être développées dans le cadre d’un réseautage de compétences émanant des pays arabes.
La nouvelle configuration politique arabe en devenir et les valeurs qui font son fondement auront un impact sur le «remodelage» du conflit israélo-arabe, à mon avis. C’est pourquoi la réflexion et le débat se rapportant à un sujet aussi important qui a perduré bien avant le 1er Mai 1948 jusqu’à nos jours doit rassembler toutes les énergies de tout le monde arabe. Et la contribution de chacun est précieuse. Elle est notamment utile dans ce cade et pourrait le déborder pour aborder des sujets relatifs à nos regroupements régionaux et notre unité. Si les unions arabes des chefs d’Etat et rois ont été un échec, l’unité des peuples par le peuple demeure du domaine de l’accessible et du réalisable. Cela commence par l’exigence d’une coordination entre les élites intellectuelles de tous les pays arabes, avec toutes les autres forces vives, notamment la jeunesse, qui ont réussi, entre autres, grâce à Facebook et Twitter, à affirmer le mouvement de leurs revendications. (A suivre) .


Chedli SEGHAIRI, ancien diplomate




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com