Utopia : Et maintenant ?





Par Mohamed KOUKA (*)
Avec l’annonce de l’élection d’une nouvelle Assemblée constituante, toute ambiguïté sur la voie de l’instauration d’un régime démocratique  est, à peu de chose près, levée. Le plus difficile reste à venir. C’est une lapalissade que d’affirmer que la démocratie représente le système politique le moins évident, le plus complexe. Rappelons-nous le choix par défaut d’un Winston Churchill disant que la démocratie est le plus mauvais régime… à l’exception de tous les autres. Rousseau, écrit dans son essai le «Contrat social»: «S’il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes». «Un peuple de  Dieu» autrement dit des êtres intelligents, rationnels, susceptibles de s’accorder sur ce qui constitue leur intérêt commun. La première philosophie politique et, ceci dit en passant, la première philosophie de l’art se sont articulées simultanément dans un seul et même texte: «La République» de Platon. Ce dialogue élabore un système politique traitant de la justice et des modalités de sa réalisation à l’intérieur de la cité, dans le cadre d’une éducation en vue du gouvernement par les philosophes. Une réflexion concrète, pédagogique et politique naît au détour de l’examen rigoureux et approfondi du concept de la justice: «cette chose-là elle-même, la justice». Selon Platon, dans la succession historique, le régime oligarchique qui vénère en tout premier lieu l’argent  et dont la conception du pouvoir le porte à organiser le bien public sur son accroissement au profit de quelques-uns, cupides et corrompus; ce régime oligarchique va naturellement se dégrader dans le régime appelé «démocratie». En démocratie, toujours d’après Platon, les citoyens «sont libres…la cité déborde de liberté et de franc-parler, et… on y a licence de faire ce que l’on veut». Et partout où règne  cette licence, chacun organise sa vie de la façon qui lui plait». L’opinion est rendue à chacun, et chacun est censé donner son avis en matière de décision publique. C’est la bigarrure de l’opinion. Et en ce sens, de ce type de gouvernement «il y a des chances qu’il soit le plus beau de tous. Comme un vêtement bigarré qui offre toute la variété de couleurs, offrant toute la variété des caractères, il pourra paraître d’une beauté achevée. Nietzsche parlera de «vache multicolore» pour désigner la démocratie de son temps.
Platon voit dans la démocratie un régime agréable, mais désordonné dans son pouvoir «qui dispense une sorte d’égalité aussi bien à ce qui est inégal qu’à ce qui est égal». Pour désigner «l’homme démocratique», étonnamment moderne, il va insister sur la différence entre «désirs nécessaires» et «désirs superflus». La démocratie tolère toutes les préférences, car elle est le régime de l’homme bigarré. Et l’excès de licence finit par perdre la démocratie : «L’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude et dans l’individu et dans l’Etat»… Et le régime démocratique va naturellement se dégrader dans le régime appelé tyrannie. «La tyrannie n’est donc issue d’aucun autre gouvernement que la démocratie, une liberté extrême étant suivie, je pense, d’une extrême et cruelle servitude». Cette analyse du livre VIII de «La République» suit un développement historique. Les griefs de Platon au sujet de la démocratie portent essentiellement sur son aversion pour l’opinion commune, pour la doxa inculte. Pour décider du bien public il faut être égaux devant l’Idée. A la question de savoir ce qu’est un gouvernement juste, la réponse qui s’impose, c’est qu’il doit être un gouvernement dans lequel la sagesse et l’intelligence règnent sans partage. Il est juste que ce soit l’intelligence gouverne, que l’intelligence domine la puissance des appétits et des instincts. Dès que cet ordre est renversé, il y a dérèglement et corruption
La difficulté énorme avec la démocratie, c’est qu’elle comporte des ambiguïtés. Rien ne prouve que la majorité a nécessairement raison. Une décision démocratique n’est pas forcément une décision valide quant au choix d’une société en direction de son futur. Rousseau disait que la volonté générale veut le bien, mais elle ne le voit pas toujours. Il est absurde de croire qu’une assemblée d’hommes puisse être plus éclairée que le meilleur de l’un d’entre eux et qu’une décision prise à la majorité soit nécessairement plus sage seulement parce qu’elle a recueilli un plus large consensus : d’où les réserves du philosophe par excellence: Platon. Selon le mot de Saint-Just «la force des choses nous conduit peut-être à des résultats auxquels nous n’avons pas pensé». Le danger qui guette notre Révolution c’est le révolutionnarisme. L’action pure est le véritable nihilisme, car elle signifie la dévalorisation des idées. C’est ce que Max  Weber appelait l’«excitation stérile». La difficulté est de concilier la pensée et l’action car selon le mot de Goethe: «Penser est facile, agir est difficile, agir selon sa pensée est ce qu’il y a au monde de plus difficile». Il appartient à l’essence du politique d’être action. Se pose le problème des citoyens et la compétence de chacun pour exercer les droits et les devoirs démocratiques dans le but de transformer la société. L’idée selon laquelle il n’y a pas de spécialiste. Il n’y a pas de science  de la politique. Il y a une opinion la «doxa» des Grecs, il n’y a pas d’épistémè de la politique et que les opinions se valent est la seule justification raisonnable du principe majoritaire. Mais il faut que la «doxa» soit cultivée. La démocratie est une affaire d’éducation des citoyens. Une éducation axée sur la chose commune. La meilleure éducation en politique c’est la participation active, aux affaires de la nation. «Qui est citoyen ? Est citoyen quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné», selon la belle formule d’Aristote. D’où le rôle essentiel de l’éducation, une éducation pour l’autonomie et vers l’autonomie qui amène ceux qui sont éduqués à s’interroger constamment pour savoir s’ils agissent en connaissance de cause plutôt qu’emportés par une passion ou par un préjugé. En démocratie, la raison et la liberté sont une seule et même chose. L’action est libre lorsque la conscience se détermine en fonction d’un principe rationnel qu’elle se donne.
La Révolution tunisienne donne de la visibilité à des choses qui n’en avaient pas, elle aura pour tâche historique de réinventer la démocratie. De plus en plus, on voit se développer, dans le monde occidental, un type d’individus qui n’est plus le type d’individus d’une société démocratique ou d’une société où on peut lutter pour plus de liberté, mais un type d’individus qui est privatisé, qui est enfermé dans son petit milieu personnel et qui est devenu cynique par rapport à la politique, écrit Castoriadis. Les gens sont devenus désabusés. L’action politique  s’est obscurcie pour un grand nombre d’entre eux, ce qui les pousse à voter cyniquement sinon comment expliquer les 23% d’intention de vote qui placent  Marine Le Pen, représentante de l’extrême droite, en tête du premier tour des prochaines élections présidentielles  en France, alors que le président Sarkozy ne dépasse pas les 21%. Ce qui exprime un mal être général doublé d’un malaise démocratique dans ce pays. Souvenons-nous, au siècle passé en Allemagne, la démocratie a porté Hitler au pouvoir. Actuellement aux U.S.A, les majorités se perdent et se gagnent à coups de millions de dollars. Ce qui traduit la crise du modèle occidental.
 Il faut éduquer, encore éduquer, toujours éduquer et instruire, afin qu’émerge l’homme démocratique.

(*) Homme de théâtre


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com