Parole libre : Diagnostic et perspectives d’une révolution





Par Jomaâ SASSI (*)
Dix-sept décembre 2010: Atteint dans sa dignité, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu à Sidi Bouzid en plein jour et en public. Quatorze janvier 2011: Ben Ali quitte le pays en le laissant en ébullition. Entre le 17/12/2010 et le 14/1/2011, des jeunes de la Tunisie toute entière se sont soulevés contre le chômage et la misère et très vite ils ont brisé le cercle de la peur et ont appelé à la liberté et à la démocratie. Ils passent ainsi du socio-économique au politique. Rien d’anormal à cela. Au contraire, c’est même salutaire.
A ce niveau, certaines remarques s’imposent:
- Première remarque: les jeunes Tunisiens d’aujourd’hui sont plus instruits, mieux formés et plus conscients que ceux des années 1956 et 1987. De plus, ils manient à merveille l’outil informatique qui leur permet de s’informer et d’informer très rapidement à travers des réseaux qui couvrent le monde entier.
- Deuxième remarque: ces jeunes sont plus nombreux que ceux qui les ont précédés et constituent de ce fait une force déterminante dans la société tunisienne d’aujourd’hui. De plus, ils sont pleinement conscients de leur force et ils savent qu’ils doivent être écoutés.
- Troisième remarque: grâce à leurs études et à la culture dont ils disposent, ces jeunes savent que les différents volets de leur vie sont étroitement liés et en particulier le social et le politique. Cela explique non seulement le départ de Ben Ali et de son clan mais aussi le rejet du gouvernement mis en place avant le 14 janvier et les deux autres qui lui ont succédé. Le peuple ne veut plus de ceux qui ont servi l’ancien régime et réclame que justice soit faite pour juger ceux qui l’ont agressé d’une manière ou d’une autre.
Le malaise social, économique et politique devenu très aigu a donc été à l’origine immédiate de la révolution des jeunes. Cependant, cette révolution a des causes profondes qui lui ont préparé le terrain. A mon avis, en mettant le feu à son corps, Mohamed Bouazizi a mis le feu à une mèche née de plusieurs vecteurs aussi puissants les uns que les autres et qui remontent loin dans le temps. Premier vecteur: les syndicalistes et les intellectuels patriotes qui ont toujours défendu le peuple et la patrie et à leur tête Abou El Kacem Chebbi et Farhat Hached. Deuxième vecteur: l’école tunisienne qui a formé les jeunes d’aujourd’hui et leurs parents et qui a diffusé le savoir partout en Tunisie. Cette diffusion du savoir a généré l’esprit critique et la prise de conscience. Les Tunisiens d’aujourd’hui sont au fait de leurs conditions et savent ce qu’ils veulent. Troisième vecteur: Un profond sentiment d’injustice et de frustration, cumulé chez des générations entières. Ces générations d’avant et d’après l’indépendance ont consenti d’énormes sacrifices pour le pays mais ont été en retour mal payées. Ces causes profondes font que personne n’accepte plus l’humiliation du peuple, le vol de ses richesses et le mépris de ses jeunes. Aussi les Tunisiens dans leur écrasante majorité ont-ils dit «non» et disent-ils encore que jamais plus rien ne sera comme avant.
Quelles sont maintenant les perspectives de cette belle révolution?
Il y a certes le risque de perspectives sombres si on laisse s’installer l’anarchie et si on n’arrive pas à neutraliser la contre-révolution; mais cette révolution a de nombreuses et belles perspectives qui offrent à la Tunisie et aux Tunisiens une chance formidable pour aller de l’avant et cela sur tous les plans.
La révolution tunisienne offre déjà aux Tunisiens le droit à la liberté et à la dignité, lequel droit doit être légalement reconnu et renforcé. A ce propos, la suppression de la «Police politique» annoncée le 7/3/2011 est la bienvenue. De plus, cette révolution ouvre à la Tunisie une ère nouvelle, celle de la démocratie et du respect du peuple dans ses idées et ses choix.
Autre perspective et non des moindres: la revalorisation du Tunisien et de la Tunisie aux yeux du monde entier. Petit pays d’accord, pays sans grandes ressources naturelles, d’accord, mais grand pays par son peuple intelligent et travailleur.
Par ailleurs, et grâce à cette révolution, une nouvelle Tunisie est en train de naître: solidaire, libre et courageuse, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest et qui sera dirigée par des hommes démocratiquement élus. Cette nouvelle Tunisie est possible. Elle l’est si certaines conditions sont réunies. D’abord, il faut croire en la capacité du peuple tunisien et en sa force. Ce peuple, solidaire et conscient, ne peut plus se laisser leurrer par quiconque. Tout le monde doit comprendre cela et agir en conséquence. Ensuite, la sécurité doit régner partout dans le pays et il s’agit là d’une urgence. L’anarchie et le désordre empêchent le travail et provoquent des dégâts qu’en fin de compte seul le peuple paie.
Autre condition: les lieux de travail doivent être protégés, car autrement le chômage ira croissant et la situation des masses populaires ira de mal en pis. Cette protection est un devoir national.
Dernière condition: le retour sérieux au travail pour améliorer la production et assurer la croissance car seule la croissance génère l’emploi et c’est elle seule qui permet de résorber le chômage actuel et qui garantit les chances des générations futures.


(*) Ecrivain




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com