M. Majed Kayali, écrivain palestinien : «Israël est le grand perdant des changements révolutionnaires dans la région»





L’effet des révolutions tunisienne et égyptienne sur la région du Proche-Orient et sur le conflit israélo-palestinien était au centre de l’interview accordée par M. Majed Kayali, ancien membre
de l’Organisation de libération de la Palestine, au «Quotidien».
Que vous inspirent les révolutions tunisienne et égyptienne?
Les soulèvements populaires en Tunisie, en Egypte et par la suite au Yémen et en Libye sont la preuve formelle que les peuples, laissés pour compte depuis longtemps, ne peuvent plus supporter de vivre sous le despotisme, la corruption, la marginalisation, la violation de la dignité et le déni des droits fondamentaux et des libertés. Autrement dit, de nombreux facteurs se sont accumulés et ont donné lieu à ces révolutions qui se sont avérées des révolutions pour la dignité, la liberté, l’égalité sociale et contre la corruption du pouvoir. De plus, ces révolutions expriment une volonté populaire pour entrer dans l’histoire par la grande porte en annonçant un retour sur la scène internationale après des décennies d’inertie à cause des régimes figés.
Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été marquées par des actes populaires spontanés. Pourquoi?
Personne n’a prévu ces révolutions, vu la nature autoritaire et policière des régimes arabes. Ces régimes ont dominé l’Etat et les sphères de la société en abusant des institutions et de la loi.
Ils contrôlaient pratiquement tout, à savoir l’économie, la politique, l’éducation et même les domaines culturel et sportif. En conséquence, les pays arabes n’ont jamais connu une véritable vie politique à cause de l’affaiblissement programmé et délibéré de la société civile.
La domination de la corruption et du népotisme dans les différents organes de l’Etat a fait de la société un simple réservoir de citoyens mis à l’écart de la vie civile dans son sens le plus large. Ainsi, face à la faiblesse de la vie politique, notamment, des partis il était difficile de prévoir une révolution. De ce fait, la révolution tunisienne a surpris tout le monde, y compris le régime en place lui-même. Les jeunes qui ont été le moteur de ces révolutions ont utilisé des méthodes inhabituelles comme le facebook, twitter et youtube qui ont rempli le vide au niveau de la scène politique. Les jeunes ont fait, donc, leur propre révolution et ont inspiré le monde entier.
Quel sera l’impact de ces révolutions sur le monde arabe?
Après les révolutions tunisienne et égyptienne, le monde arabe ne sera, certainement plus comme avant. Il n’y a aucun doute que les changements internes qui ont eu lieu dans ces pays vont se refléter au niveau des politiques étrangères. Ces changements internes basés sur la liberté, la dignité et le respect des droits de l’homme vont influencer la politique étrangère.
Inévitablement, le reste des pays arabes, après les bouleversements révolutionnaires en Tunisie et en Egypte, ne changeront pas leurs politiques étrangères radicalement, car ces pays seront occupés par la réorganisation des conditions sociales internes, mais, ce qui est sûr, c’est qu’ils ne vont plus poursuivre une politique étrangère vulgaire et ils prendront en compte la réaction de leurs peuples.
Le conflit israélo-palestinien sera-t-il influencé par ces révolutions?
Bien évidemment, Israël est le grand perdant des changements révolutionnaires que connaît la région. L’Etat hébreu ne bénéficiera plus du statut de seule démocratie au Proche-Orient.
Après avoir perdu l’Iran et la Turquie, l’Etat hébreu perd, avec l’Egypte, son dernier allié dans la région à cause de son arrogance et son intransigeance envers le processus de paix.
Quels que soient les changements au niveau de sa politique étrangère, l’Egypte après Moubarak ne sera plus celle d’avant la révolution. L’ordre régional arabe sera fortement présent, et beaucoup plus qu’avant, dans les équations de la lutte pour le leadership au Proche-Orient.
Pour sa part, Israël va prendre en compte le retour de l’armée égyptienne, le retour de l’Egypte dans le camp des Palestiniens et le soutien de leur cause.
Les révolutions tunisienne et égyptienne changeront-elles l’équilibre des forces au Proche-Orient?
L’hostilité israélienne envers les pays arabes (l’Irak en 1981 et la Syrie à maintes reprises), les guerres qu’elle a menées contre le Liban en 1982 et les massacres qu’elle a commis contre les Palestiniens, sont dûs essentiellement au retrait de l’Egypte de l’équation du conflit proche-oriental. Aujourd’hui et même si l’Egypte maintient une politique équilibrée avec Israël et ne se retire pas du traité de Camp David, elle ne permettra certainement plus des nouvelles agressions israéliennes dans la région.
L’Iran, sous menace d’une frappe américano-israélienne en raison de son programme nucléaire controversé, profitera-t-elle de la révolution égyptienne?
La restauration du rôle régional de l’Egypte devrait se faire au détriment d’Israël, mais aussi aux dépens de l’Iran. En outre, la révolution populaire en Egypte comme en Tunisie représente une source d’inspiration à de larges franges de la population en Iran, et c’est ce qui soulève des craintes du pouvoir en Iran, qui avait réprimé les aspirations au changement (après les dernières élections).
Comment voyez-vous l’avenir de la Tunisie et l’Egypte après ces révolutions?
Je pense que les révolutions en Tunisie et en Egypte sont sur la bonne voie, c’est-à-dire dans le sens de réaliser leurs objectifs, à savoir la construction d’un système politique démocratique fondé sur la Constitution, la loi et la citoyenneté et qui assure le minimum d’égalité sociale.
Le monde arabe aura-t-il un plus grand poids au Proche-Orient et dans le monde après l’instauration de la démocratie dans ses pays?
C’est évident que la démocratie représente une force interne et externe susceptible de renforcer le système politique dans un pays. Nous avons vu comment cette région n’a pas été prise au sérieux, à cause des régimes autoritaires et séparés de leur peuple.
La question «où est la rue arabe?» était une question que se posaient certains responsables occidentaux pour mépriser les peuples arabes d’une part et pour extorquer les régimes existants, d’autre part.
La leçon à retenir, de ce fait, est qu’un régime ou un Etat ne peut être respecté qu’à travers le respect qu’il voue à son peuple.


Propos recueillis par Jalel HAMROUNI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com