Si le Tunisien m’était conté…





Par Maître Haythem Kilani (*)
Durant les deux dernières décennies, et donc durant la plus grande partie de mon existence, un sentiment quasi honteux habitait mon âme… Et le moins que je puisse dire, c’est que ce sentiment ne me rendait pas fier… J’avais honte de reconnaître que j’appartiens à un peuple qui, plus de vingt ans durant, a opté pour la politique de l’autruche. J’avais honte de reconnaître être un descendant de Hannibal, j’avais honte de me prononcer Tunisien parce qu’on nous a estampillés, en tant que peuple lâche, consommateur, limité, qui accepte le déshonneur non pas seulement les mains accablés et la langue nouée, mais peut-être aussi comme un peuple qui ose faire les courbettes devant son persécuteur. Mais Dieu a fait qu’un certain 14 janvier 2011 vienne nous sortir d’un profond gouffre de silence, de lâcheté et de poltronnerie. Jusqu’à la veille, je ne pouvais pas vraiment y croire. Mais ce fut ainsi.
En d’autres circonstances, j’aurais gardé ce sentiment à l’intérieur de moi ne serait-ce que par honte de le reconnaître. Oui, j’avais honte de reconnaître que je suis tout de même fier d’être Tunisien! Et j’avais encore plus honte de ma honte elle-même! Ne stigmatisons-nous pas, et à juste titre, celui qui n’ose faire part de sa fierté d’appartenir à une nation en tant qu’être qui manque de patriotisme ?! Mais beaucoup d’éléments «légitimaient» ma «honte». Tout comme plusieurs d’entre vous… Sauf que j’ai levé le visage vers le ciel et j’ai prié le Bon Dieu de rendre justice à ce peuple et de l’armer de volonté et de courage pour qu’il oublie, et à jamais, ce que c’est que le déshonneur. J’ai prié pour qu’on soit tous fiers de crier que nous sommes Tunisiens. Et les voies du ciel, semble-t-il, ont dû être pénétrables ce jour-là !
Etre Tunisien, aujourd’hui, et pour le grand dam de Ben Ali et de ses alliés, rime avec honneur et fierté. Oui, nous sommes les petits-fils des personnages qui marquèrent l’Histoire. Oui, nous sommes bien dignes aujourd’hui de prononcer notre appartenance à la lignée d’Alyssa et d’Hannibal, oui, nous sommes la descendance de Bourguiba et de Hached. Oui, le Tunisien de 2011 a vengé son honneur après un silence qui a beaucoup trop duré, pour mériter d’être l’héritier de l’Histoire d’une Nation aussi grande que la nôtre. De l’époque de Carthage à l’indépendance en 1956 et en passant par l’ère arabo-musulmane et l’empire ottoman, nous, Tunisiens, avons marqué l’histoire et la maquons aujourd’hui encore d’une pierre blanche.
Depuis 1987, ce peuple riche en valeurs et en vertus, s’est retrouvé contraint de faire un profil bas. Forcé, par la terreur d’un régime despote et dictatorial, à se taire et à se contenter de…survivre. Un régime qui a spolié nos espoirs, nous a dépouillés de nos rêves et démunis de notre liberté…
Chez chaque Tunisien et Tunisienne, on ressentait un malaise, grand, permanent et étouffant. Nous étions pris dans les filets de l’injustice sans savoir comment s’en sortir, sans voir le bout du tunnel. Mais ce même peuple, riche d’un passé glorieux, s’est terré dans le silence. Et pour la majorité d’entre nous, la seule destination à prendre, c’était de se cacher dans la neutralité… Mais on a beau faire la sourde oreille, le sentiment d’impuissance nous rongeait. Nous étions tous à l’orée de l’explosion attendant une lueur d’espoir, une étincelle, même infime pour renaître de nos cendres…
Et là, vint l’immolation de Bouazizi. Son acte a été l’incarnation même du fed-up de tout un peuple. Le verre était plein et les cœurs en rogne. Et il a suffi qu’il passe à l’acte pour que les Tunisiens, tous ensemble, se soulèvent à mains nues, armés seulement du légendaire courage carthaginois qui a longtemps sommeillé en chacun d’entre nous. Et ce fut la fin des 23 années de dictature.
Ce peuple dont je ne représente qu’une infime partie, m’a redonné mon estime, ce peuple a vengé mon honneur, ce peule a sauvé son legs de milliers d’années pour ahurir le monde entier. Et aussi petite soit-elle, la Tunisie s’est fait parler d’elle. Elle s’est même baptisée en tant que modèle à suivre pour tous les peuples opprimés qui ne demandent qu’à être maîtres de leurs propres destins. L’on a donné le ton au peuple arabe. Et je suis certain que cette vague révolutionnaire, qui a pris naissance, ici, chez nous, ne s’arrêtera pas aux frontières arabes…
Et pour ne pas limiter son rôle à être seulement un révolutionnaire pur et dur, le peuple tunisien continue la bataille pour se montrer également un exemple à suivre en matière de solidarité. Depuis le soir de la fuite du dictateur déchu, des malfrats se sont mis à brûler, voler, saccager, piller et à semer la terreur à travers tout le pays. Ces actes, au lieu de renvoyer les Tunisiens, droit dans leurs «terriers-cachettes», les ont, a contrario, encensés davantage! L’absence de policiers et de sécurité n’ont fait que rendre chacun d’entre nous doublement déterminé à protéger les siens, ses biens. Hommes et femmes aux devants de la scène assumant leurs rôles de citoyens ont su faire face à la terreur. La volonté du peuple, sa soif de liberté et de démocratie, ses espoirs en un avenir meilleur, lui ont suffi comme armes pour y faire face. Tout ce dont on aspirait c’est que nos enfants à nous ne vivent plus jamais dans la terreur, le silence et l’impuissance.
Durant ces nuits de veille continue, l’on a vu des voisins se rapprocher, des inconnus tisser des liens. Une seule chose nous a tous unit : l’amour de la patrie et la loyauté au sang de nos martyrs. Il fallait à tout prix être à la hauteur d’être Tunisien. Et ce peuple, grandiose, a réussi avec gloire.
Et pour prouver encore une fois, que tous les Tunisien ne sont désormais qu’un seul corps uni, les citoyens de tous les coins de la Tunisie rendent visite à leurs frères de Sidi Bouzid, de Kasserine, de Regueb… berceaux de notre sainte révolution en guise d’amour, de gratitude et de reconnaissance à ces Tunisiens qui ont permis à tous les Tunisiens de recouvrer leur honneur.
Et une fois de plus, ce peuple tunisien, en dépit de ses blessures encore saignantes et de ses plaies non cicatrisées, enseigne encore au monde ce que c’est que la solidarité intercommunautaire. De Bizerte à Ras Jdir, les Tunisiens se mobilisent. Ils ont agi rapidement, efficacement et massivement pour venir en aide aux pauvres compatriotes, aux frères libyens et égyptiens, et tout autre citoyen du monde, pourchassés de Libye. Caravanes d’aides, bénévolat, hospitalisation, nourritures, médicaments, couvertures, habits…tous les Tunisiens se mobilisent pour prêter main forte à l’armée afin d’aider nos frères.
Même les organisations mondiales n’auraient pas su agir aussi rapidement et efficacement! Elles ont été agréablement surprises par ce qu’a réussi un peuple, à peine sorti d’une révolution historique, à réaliser! A présent, des personnalités internationales appellent à ce que le peuple tunisien soit lauréat du prix Nobel de la paix pour cette année. Objectivement, un tel prix est tout à notre mérite. Je dirais même qu’on devrait prévoir un prix Nobel de la solidarité à l’honneur de notre peuple merveilleux.
Alors, aujourd’hui, j’écris pour demander pardon à tous les Tunisiens! Peuple de ma patrie, pardon d’avoir perdu, 23 ans durant, foi en ta grandeur ! Peuple de ma Tunisie, pardon d’avoir arrêté de croire en toi ! Jeunes tunisiens et tunisiennes, mes louanges! Pardonnez-moi, germes tunisiens naissants, de vous avoir considérés comme une jeunesse superficielle et inculte. Bravo et mes plus hauts respects, sœurs et frères, de tout âge, appartenant à cette grande patrie.
La fierté d’être tunisien est de nouveau là, grâce à vous; à chacun d’entre vous! Elle a, depuis le 14 janvier, rétabli la dignité de tout Tunisien. On peut tous et de nouveau crier haut et fort que nous sommes Tunisiens et très fiers de l’être ! Alors pardon et surtout: merci.
(*) Avocat à Tunis




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com