Des mots et des choses : De la sincérité





Par Mohamed MOUMEN
Actuellement, on se jette l’anathème les uns sur les autres. Les Tunisiens sont pour l’heure divisés en accusateurs et en accusés. Si aujourd’hui, on est accusateur, demain on se retrouve facilement accusé. Il y aurait comme une espèce de climat de suspicion généralisée. Si ce n’est pas une chasse aux sorcières, en tout cas ça lui ressemble drôlement. Il est juste de punir ceux qui ont tué et spolié leur peuple mais il n’est pas juste du tout d’incriminer la terre entière sous prétexte qu’ils ont travaillé sous l’ancien régime de l’ancien système. Fallait-il des fois faire la grève ou tenir des sit-in? Oui, mais voilà, il se trouve que personne n’a osé le faire. On ignorait de toute façon que notre Tunisie était de dix millions de révoltés et de combattants féroces et redoutables. Voici que maintenant, on le sait. Mais tout ça ne semble pas pouvoir répondre à la grande, à la seule, à l’unique question : comment en l’existence de tout un peuple résistant, de tant de gens qui ont fait de la résistance, le régime qui vient de tomber comme château de cartes, a pu tenir durant 23 ans, non pas un ou deux ans, non pas 23 mois, non, mais pendant 23 ans, rien de moins? Quand est-ce que on va commencer sérieusement à finir de jouer à ce petit jeu de la surenchère devenu décidément ridicule? Il va falloir passer à autre chose, trouver autre chose. Et s’il est légitime et impérieux de déboulonner tout l’appareil ancien de l’ancienne dictature, qu’on le fasse avec moins de «bruit» démagogique! N’est-ce pas grave qu’au bout de quelques semaines de la révolution, on en est déjà à plaisanter avec ces termes de «révolutionnaire» et de «militant»? La surenchère a déjà généré la caricature et la satire à une période où les gens ont besoin de croire à ce qu’ils sont en train de construire, à savoir la nouvelle république. Maintenant que le RCD est devenu chose du passé, que les rouages et les symboles de l’ordre politique ancien sont en train de tomber un à un, jour après jour, il serait temps de se tourner vers l’avenir et discuter de ce qui attend ce peuple demain. Les gens ont besoin de voir ou du moins d’entrevoir l’avenir. Ils ont envie de croire concrètement en des lendemains qui chantent. Ils veulent se retrouver déjà engagés en plein dans les nouveaux chantiers qui se doivent de s’ouvrir bientôt dans tous les domaines de la vie future de ce pays. On a envie de savoir comment vont se présenter dans les faits les profils de tous nos futurs arts quand on aura déjà assuré évidemment le plein emploi et réussi la réforme de toutes les réformes ― celle de l’enseignement et de l’éducation. On a besoin de savoir en pratique ce que seront nos médias sous le ciel des libertés garanties. On a envie de connaître concrètement ce que seront nos débats publics à l’ère de la démocratie qui se profile à l’horizon. Voilà ce dont on a besoin. En ce qui concerne les problèmes juridiques et politiques, eh bien laissons faire les hommes de loi et les hommes politiques qui ont la compétence de pouvoir traduire institutionnellement les volontés et les aspirations, toutes les revendications populaires. Le seul problème est la contre- révolution, c’est-à-dire toutes ces forces, manifestes ou occultes, qui complotent dans l’ombre ou parfois même à visage découvert contre la révolution faite par notre peuple. C’est le seul élément qui pourrait justifier à la limite le regard qu’on pourrait jeter vers le passé. C’est un regard de vigilance et qui n’a rien de revanchard. D’ailleurs, à bien voir les choses, ce regard, même s’il semble être tourné vers le passé, est rivé au fond sur l’avenir. C’est qu’il veut préserver l’odyssée tunisienne du futur.
Au nom des miens
Toute cette histoire des appartenances et des engagements du passé, qui semble constituer tout le paysage politique actuel, ne peut-elle pas se résumer en définitive à une question éthique (plus que politique): la question de la sincérité? Simplement, ce qu’il faudrait reposer et revoir, c’est tout bêtement cette vieille et bonne question de la vérité de nos engagements et de la fidélité à nos choix. Si l’on exclut la question de la responsabilité criminelle des anciens gestionnaires des affaires du pays dans l’ordre déchu (les grands symboles du régime et les décideurs), l’important ne consiste plus dès lors qu’à tâcher de savoir si tel ou tel a été sincère avec ses choix politiques, oui ou non. Mais qui peut décider vraiment de l’existence de cette sincérité, de ses degrés et de ses formes? Pas moi, pas vous, bien sûr: la personne elle-même. Si l’on concède que toute personne est responsable et libre de ses choix, surtout politiques, et libre même en régime dictatorial (car c’est une affaire de conscience, après tout !), elle est alors la seule à pouvoir décréter si elle a été ou non fidèle à ses choix. Si elle l’a été, cette personne le montrera et le prouvera en acte. Pas seulement en paroles. Si l’on s’est trompé et si l’on a fait de mauvais choix, on devrait le regretter ― et surtout prouver ce regret. ? ce niveau, on ne peut pas dire qu’ on n’a pas vu beaucoup de mea culpa de la part des anciens du parti unique (le RCD) qui gouvernait jusque-là le pays et qui vient d’être dissous sans regret. Si ses partisans étaient sincères, ils se seraient convertis après avoir reconnu leurs erreurs. C’est ça ce qui est grave : ces engagés qui se sont révélés de faux engagés (politiquement), autrement dit de véritables opportunistes ou profiteurs, de réels hypocrites de tous poils. Mais il n’y a pas que les seuls «rcédéistes»; il y a aussi toute cette base qui forme la majorité dite silencieuse. Elle vient par endroits et par moments de parler. Or, lorsqu’elle parle (lisez les journaux qui nous étalent à satiété les victimes des clans Ben Ali-Trabelsi), elle veut toujours nous persuader de son héroïsme au quotidien. En réalité, on sait ce que c’est: ce n’est pas moi qui applaudissais à tout rompre au bord des trottoirs à chaque sortie de Ben Ali. Oui, on ne me fera pas croire tout de même que c’était moi ce qu’on appelait la foule et les «jamahir». Et ces «jamahir» n’étaient pas que des «ché». Voilà, ce sont ceux-là les dangereux. Ils sont forcément, pour l’avenir du pays, inquiétants. Ils devraient nous inquiéter. On peut traduire cela comme ceci: ce n’est pas tant de ne pas avoir été héros (de résistance ou d’opposition à Ben Ali) qui serait à déplorer en premier lieu, c’est surtout de ne jamais avoir été sincère, et donc fidèle à ses propres choix politiques. Quand on est sincère, on sait en principe trouver la force et le courage de le reconnaître.
Il faudrait donc rapidement en finir avec cette idéologie galopante de l’héroïsme (et de la sainteté, soit le «révolutionnarisme» de pacotille!), pour reconsidérer nos critères d’évaluation et de jugement portant sur les gens (puisqu’on est de toute façon en période, nous dit-on, d’évaluation et de jugement !). Dites, si l’on avait été opposant au régime de Ben Ali, l’avait– on été pour moi, pour la beauté de mes yeux? Je suppose que si on l’avait été, si on l’avait jamais été, par engagement et conviction personnels. Si l’on était sincère, on ne devrait pas attendre des récompenses, vouloir recevoir des lauriers et demander toutes sortes de reconnaissances. On avait fait ce qu’on avait fait pour soi, pour ses grands pères, ses ancêtres, pour ceux qui ont donné leur vie au pays et pour tous ceux qui se sont sacrifiés pour la patrie: on l’avait fait pour soi et par soi. Idem de l’autre côté, c’est-à-dire du côté de ceux qui ont pactisé avec le diable en croyant qu’il était le bon Dieu, tous ceux-là qui ont servi l’ancien régime. Eh bien, si ces gens, tout ce beau monde, ont fait des choix sincères, s’ils ont cru faire le bien de leur patrie, même s’ils ont fini sans le vouloir ou le savoir réellement par lui faire grand mal, ils devraient faire signe de repentir et de regret. Or, encore une fois, c’est surtout ça qui a manqué le plus. Croyez-moi, c’est ce silence qui fait peur et qui finit d’ailleurs par justifier d’une certaine manière toutes les chasses aux sorcières possibles.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com