Pour une stratégie anticapitaliste





Par Habib DALI (*)
Les événements tumultueux dont notre pays est le théâtre représentent une ouverture extraordinaire pour populariser le programme marxiste pour la révolution démocratique, instituant une république socialiste qui, seule, peut satisfaire les revendications des masses. Le soulèvement a été marqué par une mobilisation de toutes les classes sociales excepté les couches supérieures de la bourgeoisie tunisienne, dont beaucoup comptent parmi les copains de Ben Ali.
Le départ de Ben Ali et les luttes d’influence auxquelles se livrent différentes forces politiques ont créé un vide politique ; il manque une avant-garde ouvrière marxiste qui mette en avant le programme de la révolution : la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, qui luttera pour étendre sa victoire révolutionnaire aux centres de l’impérialisme mondial – la seule manière de briser les chaînes du despotisme politique et économique ainsi que de l’arriération sociale.
La révolte de Gafsa en 2008 : un précurseur
Le rôle contradictoire joué par les syndicats, ainsi que les divisions entre la base et la direction de ces syndicats, étaient aussi apparents lors de la révolte de Gafsa en 2008. Cette révolte a été un précurseur du soulèvement social actuel ; c’était jusque-là la mobilisation la plus significative qu’ait connue la Tunisie depuis la révolte du pain en 1984, qui avait éclaté après que Bourguiba a décrété, sous les ordres du FMI, une hausse de 100 % du prix du pain.
La région de Gafsa, où se trouvent des mines de phosphate, est particulièrement touchée par le chômage. La CPG (Compagnie des phosphates de Gafsa), contrôlée par le gouvernement, est le principal employeur de la région. En 30 ans, elle a réduit ses effectifs de 14 000 à moins de 5 000 employés. Un soulèvement populaire a éclaté en janvier 2008 quand la compagnie minière a rendu publique une liste de personnes à embaucher qui favorisait les individus loyaux au gouvernement et à la direction régionale de l’UGTT. Comme la compagnie avait pour politique de ne pas remplacer les employés partant à la retraite, c’était la première occasion d’embauche depuis six ans ; du coup, les attentes étaient particulièrement fortes.
Pendant plusieurs mois, les ouvriers, les femmes et les jeunes au chômage de la région minière manifestèrent. Leurs banderoles réclamaient «Du travail, la liberté et la dignité nationale», «Nous voulons des emplois, non aux promesses et aux illusions » et «Non à la corruption et à l’opportunisme». En juin 2008, s’abattait la répression. Il y eut deux morts, qui s’ajoutaient à une autre personne tuée le mois précédent, des dizaines de blessés et de nombreuses arrestations. En novembre 2009, la plupart des prisonniers furent relâchés suite à une grâce présidentielle décidée par un régime Ben Ali de plus en plus instable, même si les condamnations étaient maintenues et les personnes relâchées soumises à un contrôle policier régulier. Fahem Boukadous, un journaliste qui avait couvert la révolte de Gafsa, a toutefois été condamné l’an dernier à quatre ans de prison et n’a été libéré que le 19 janvier. Le mouvement ouvrier, en Tunisie et au niveau international, doit exiger la libération immédiate de tous les combattants héroïques du soulèvement de Gafsa et de toutes les autres victimes de la répression bonapartiste !
Les militants locaux de l’UGTT ont joué un rôle clé dans la lutte de Gafsa, en particulier dans la ville de Redeyef. Mais les directions nationale et régionale ont dénoncé les protestations et ont même suspendu un des syndicalistes qui les dirigeait – Adnane Hajji, un enseignant qui fut par la suite condamné à plus de dix ans de prison. Alors que sur le papier l’UGTT est contre le travail temporaire, l’homme fort local du syndicat, Amara Abbassi, également membre du comité central du RCD et député, a créé une société d’intérim pour fournir la main-d’œuvre temporaire aux mines. Il a aussi créé d’autres sociétés d’intérim pour des travaux de maintenance, s’enrichissant, lui et sa famille, sur le dos des ouvriers surexploités. Dans le cadre du combat pour forger un parti ouvrier marxiste en Tunisie, il est vital de lutter pour remplacer la direction réformiste de l’UGTT par une direction lutte de classe attachée à défendre l’indépendance des syndicats vis-à-vis de la bourgeoisie et de son Etat.
La «révolution par étapes» d’ATTAJDID veut dire la trahison
Le mouvement ATTAJDID et les autres partis réformistes ont trahi en pratiquant la collaboration de classes pendant des dizaines d’années. Avec comme résultat que les masses ouvrières et opprimées de Tunisie n’identifient pas aujourd’hui leurs luttes avec le combat pour le socialisme. Après des décennies de dictature brutale, il existe de profondes illusions dans la démocratie bourgeoise et le nationalisme bourgeois.
Les groupes de gauche tunisiens ont montré qu’ils n’ont rien appris de leurs trahisons passées : beaucoup d’entre eux avaient soutenu l’arrivée au pouvoir du général Ben Ali en 1987, quand il avait déposé Habib Bourguiba, le « président à vie » d’alors. Nous écrivions à l’époque : « Les prétendues gauches tunisiennes sont en train de donner le bénéfice du doute, sinon leur soutien, au nouveau Bonaparte, le général Ben Ali, en espérant une libéralisation du régime ». Aujourd’hui, ces groupes de gauche continuent à se prosterner devant l’appareil dirigeant. Ahmed Ibrahim, un dirigeant d’Attajdid, a déclaré en saluant le discours conciliant prononcé par Ben Ali la veille de sa fuite : «C’est un bon début, pour tourner la page de l’autoritarisme» (le Monde, 15 janvier). Attajdid est allé jusqu’à participer au gouvernement formé après la chute du dictateur.
Historiquement, dans le tiers-monde, les «sociaux-libéraux» ont préconisé une «révolution par étapes», avec une première étape démocratique, censée être menée en alliance avec une mythique aile «progressiste» et «démocratique» de la bourgeoisie, et qui serait ensuite suivie dans un avenir indéterminé par une deuxième étape, la révolution socialiste. Chaque fois, ces chimères se sont terminées par un bain de sang des travailleurs ; la deuxième étape n’est jamais venue. Une fois que les capitalistes ont stabilisé leur pouvoir avec l’aide des sociaux-libéraux, ils déclenchent un massacre des communistes et des militants ouvriers, comme ce fut le cas par exemple avec la révolution irakienne de 1958. Alors qu’une frange des adhérents critique la direction jugée trop molle, réformiste puisqu’elle joue visiblement le jeu de «l’élection : piège à cons», ce dilemme est source de confusion qui est elle-même source de dangers d’autant plus grands que nous nous trouvons à l’une de ces croisées de chemins de l’histoire humaine où l’exaltation se substitue aisément à la raison. Et le fait est que dans un sens comme dans l’autre, réformiste ou révolutionnaire, le mouvement ATTAJDID ne s’est absolument pas donné la peine de penser l’avenir, pas plus qu’il n’a voulu prendre le temps d’analyser objectivement le présent. Car, certains déplorent que de nombreux dirigeants utilisent leur «mouvement» comme un marchepied pour assurer la promotion de leurs carrières personnelles. Le jeu des courants - à l’origine démocratique - a été perverti par les baronnies du mouvement. Celles-ci s’en servent pour museler les débats internes et composer et recomposer des majorités molles, sans ligne directrice politique et sans ciment idéologique.
Eclaircissements nécessaires
Nous sommes tous d’accord que la prise de conscience d’une situation d’oppression ne suffit pas pour changer cette réalité, mais forts de notre expérience, nous devons développer toute une politique d’organisation des masses populaires, avec une stratégie propre à orienter leur action de transformation sociale et politique. En effet, un des points les plus faibles de notre travail, sur lequel nous faisons notre autocritique, se réfère à ce qu’est le processus de prise de conscience. Le parti communiste tunisien sous la direction de M. Harmel a souffert du manque de référence, ou presque, au caractère politique de la propagande et de l’éducation ; il a négligé le problème des classes sociales et de leur lutte, ouvrant le chemin à toutes sortes de compromissions et de pratiques réactionnaires qui constituent autant de distorsions de ce que la prise de conscience doit vraiment être. Cependant, le conseil national pour la défense de la révolution a été maintes fois critiqué non sur le manque de clarté dans l’analyse et les bases théoriques de sa constitution. Bien au contraire, beaucoup de ces critiques révèlent la position subjectiviste mécaniciste, par la même antidialectique de ceux qui les formulent. Mécanicistes, refusant de dépasser leurs constantes faiblesses, niant la réalité même, ils refusent, par voie de conséquence, d’adhérer au processus révolutionnaire.


(*) Citoyen tunisien




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com