“Le Quotidien” entre en Libye : Un visa pour l’enfer





Pour entrer en Libye, il suffit d’obtenir un visa pour l’Egypte, de parcourir plus de 1000 km en bus sans finir dans un service d’orthopédie, d’enjamber les milliers d’immigrés asiatiques et africains qui dorment à même le sol au terminal de Salloum et de ne pas déplaire au citoyen libyen armé qui fait office de garde-frontières aux portes de la Jamahiriya. Rien que ça.
De notre envoyée spéciale en Libye, Fatma BEN DHAOU OUNAÏS
«Sortez, il faut nettoyer les lieux», lance un agent de la sûreté de l’Etat dans un anglais primaire aux quelques Bengalis qui voulaient regagner le petit hall insalubre où ils avaient passé la nuit. Derrière lui, des ouvriers s’activent à ramasser les détritus — bouteilles en plastique, restes de nourriture moisie et boîtes de conserves vides — dans de grands sacs qu’ils entassent devant le bâtiment qui abrite les bureaux administratifs du terminal de Salloum.
En sortant du bureau du service des renseignements égyptiens, où l’officier a voulu connaître tous les détails de mon voyage depuis le moment où j’ai débarqué à l’aéroport du Caire, j’essaie de ne pas trop penser à l’odeur nauséabonde qui rend l’air irrespirable, ni à cette question plus vexante que bête qu’on me pose à chaque passage: «Que vient faire une femme dans le bourbier libyen?».
Je regarde droit devant moi dans une vaine tentative d’oublier le décor et je vois un groupe de réfugiés, en caleçon, prenant une douche en plein air, avec des tuyaux d’arrosage. Quelques mètres plus loin, un autre groupe joue aux cartes, alors que dans la grande cour du terminal, un match de foot, où s’élèvent les cris en plusieurs langues, toutes incompréhensibles, se joue devant le désintérêt total des autres «habitants» des lieux.
«90% de ces personnes ont fui la Libye à la hâte et n’ont pas eu le temps de ramener leurs passeports. «On attend que les représentants de leurs ambassades viennent leur fournir des papiers provisoires pour qu’ils puissent quitter les lieux, mais comme vous voyez, personne ne vient, et ils continuent de s’entasser de la sorte, interminablement», me dit un responsable égyptien.
J’ai fait ma première tentative d’entrer sur le sol libyen, la veille, à 3h du matin. Avec le nombre incomptable des réfugiés dormant à même le sol dans la grande salle du terminal et même sur les trottoirs, au clair de la lune, le lieu ressemblait à une fausse commune que seuls les ronflements coupaient le silence mortel.
L’agent qui s’apprêtait à mettre son cachet sur mon passeport m’avait soudain dit: «Il faut être fou pour passer le terminal libyen à cette heure-ci. Ce sont les insurgés qui jouent désormais le rôle des gardes-frontières et vous ne pouvez pas savoir de quelle manière ils réagiront en voyant une femme seule en milieu de la nuit».
J’ai repris mon passeport avant qu’il n’y mette le cachet et je lui ai dit en sortant à la hâte pour rattraper mon taxi: «Alors, à demain».
J’ai ainsi rebroussé chemin, pour passer le restant de la nuit dans la réception d’un hôtel où il n’y a plus de chambres vides à Salloum, assise sur un fauteuil, jusqu’au petit matin.
Bienvenue à la presse
tunisienne
Le Libyen qui me reçoit le lendemain matin sur «le portail» de la Jamahiriya se montre très aimable surtout en sachant que j’étais journaliste tunisienne.
La frontière libyenne est, en effet, totalement supervisée par les insurgés, de simples citoyens qui se sont trouvés obligés de porter les armes et de sécuriser les portes de la Libye. Entre autres.
La décision de laisser une personne passer ou non revient, ainsi, exclusivement au jugement personnel de la personne «en poste», la connexion avec la centrale de renseignements permettant les vérifications nécessaires, étant coupée par Tripoli. Sans le moindre cachet, il me rend mon passeport, sans oublier de saluer la révolution tunisienne. Bingo… je peux enfin entrer en Libye.
Msaâed, le village libyen qui se trouve juste après les frontières, est un petit bled perdu au milieu de nulle part. 170 km et une heure et demie plus tard, j’entre, enfin, dans la première grande ville, celle qui a vaincu les tueurs de Mouammar Kadhafi en trois jours pour mériter ainsi le titre de première ville libyenne libérée.
J’appelle l’ami libyen censé m’attendre et je lui dis: «Ça y est… je suis à Tobrok».


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com