Détournement d’un pétrolier de la famille Kadhafi Mal de mer, pétrole et balles réelles





L’opération est digne d’un polar. Un pétrolier libyen transportant du carburant aux forces de Kadhafi a été détourné par les insurgés et ramené jusqu’au port de Tobrouk. Le Quotidien a été sur les lieux. Récit.

De notre envoyée spéciale à Tobrouk, Fatma BEN DHAOU OUNA?S
Mardi, 20h locale à Tobrouk. Un ami libyen, haut responsable dans le port pétrolier de Tobrouk, m’appelle et me dit: «Prépare-toi, je viens te ramener… tu vas vivre un événement spectaculaire». Avant de raccrocher, il ajoute: «A propos, est-ce que tu as le mal de mer?». Sans réfléchir, et sentant que l’heure n’est pas à penser à mon mal de mer, je réponds: «Non… pas de problème… je t’attends».
Une demi-heure plus tard, nous étions quatre personnes sur le quai du port de Tobrouk, mon ami libyen, un journaliste et un cameraman travaillant tous les deux pour la chaîne Al Jazeera et moi-même.
Après quelques minutes de flou, je comprends qu’un grand pétrolier en provenance de la Grèce qui se dirigeait vers le port de Zaouia a été détourné par les insurgés dans les eaux territoriales libyennes et qu’il va être ramené du large de la mer jusqu’au port de Tobrouk à l’aide d’un bateau destiné au guidage des pétroliers.
Passée l’émotion, je saute dans le bateau et je dis à mon ami: «Ce n’est pas un gag, n’est ce pas?». Il sourit en disant: «Tu vas voir de tes propres yeux. Le pétrolier baptisé « Anwaar Afriqya (lumières d’Afrique) est une propriété de Hannibal Kadhafi, fils de Mouammar. Nous l’avons rebaptisé «17 février», date symbolisant le déclenchement de la révolution libyenne. Cette opération se préparait depuis deux jours, date à laquelle nous avons appris l’arrivée du pétrolier».
Au moment où nous nous apprêtons à entrer dans la cabine, j’aperçois deux canots remplis d’hommes armés jusqu’aux dents escortant le bateau. Avant d’avoir le temps de poser la question, mon ami m’explique: «C’est pour notre sécurité».
Alors que le bateau s’enfonce dans le large, ballotté par une mer particulièrement agitée, j’essaie de discuter de tout et de rien avec l’équipage pour oublier ma nausée, mes bouffées de chaleur et ce bourdonnement qui m’assourdit les oreilles.
Impressionnant
Après environ une heure, et alors que le mal de mer m’a transformée en loque humaine, on nous dit de sortir sur le dos du bateau. «Yalla ya chabab, nous sommes arrivés». Aussitôt dehors, je vois enfin le pétrolier, un impressionnant engin, mesurant des dizaines de mètres, au nom de  «Anwaar Afriqya». De quoi me faire oublier mon mal de mer.
Aussitôt, un homme armé apparaît sur le pétrolier en faisant le signe de la victoire. Oui, ce n’était pas un gag. Les insurgés ont bel et bien détourné un pétrolier appartenant à la famille Kadhafi, l’opération la plus impressionnante depuis le déclenchement de la révolution libyenne.
A l’aide d’une corde épaisse, les marins attachent le pétrolier au bateau. «On ne peut pas laisser un pétrolier amarrer tout seul dans un port. Avec la vitesse à laquelle il avance, il peut heurter le quai. On l’attache alors à un bateau spécial qui le guide doucement vers sa destination finale», m’explique un marin.
Sur le chemin du retour, les visages étaient plus détendus, quoique toujours un peu crispés.
Aussitôt sur le quai, une foule de hauts gradés et d’hommes armés était à notre accueil. La scène de liesse qui s’ensuit est inqualifiable. Des accolades, des embrassades, des cris de joie… l’amarrage du pétrolier est célébré comme un événement majeur dans la révolution libyenne, et l’émotion atteint son apogée au moment où deux insurgés brandissent le drapeau de la révolution sur le pétrolier.
Dans un bref communiqué, un membre du commando déclare le succès de l’opération baptisée «Ali Hassan Al Jaber» au nom du cameraman d’Al Jazeera, assassiné par les forces de Kadhafi, alors qu’un autre membre brandit le drapeau du Qatar, pays d’Al Jaber.
J’apprends que les membres de l’équipage du pétrolier, en majorité des Libyens, y compris le capitaine sont tous pris en otage. Quelques Bulgares y figurent également. Ils seront libérés et autorisés à rentrer à Tripoli aussitôt le pétrolier vidé de sa charge. Le pétrolier restera cependant réquisitionné dans le port de Tobrouk. Outre son importance psychologique pour les insurgés et le peuple libyen, cette opération aggravera sans doute la pénurie de carburant dont souffrent les forces de Kadhafi. Un bol d’oxygène pour la révolution.
En rentrant à l’hôtel, tout le film de l’opération défile devant mes yeux, sur «un fond musical» à base de rafales de balles fusant de toutes parts. Je serre entre mes mains mon appareil photo comme pour préserver les preuves de mon aventure et je me dis qu’il faut parfois se donner l’occasion d’avoir le mal de mer. C’est la seule manière de savoir que ça ne tue pas.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com