Utopia : Les apories de la démocratie





Par Mohamed KOUKA (*)
La démocratie est d’abord un système de gouvernement qui tend à inclure la liberté dans le rapport politique, dans les relations de commandement à obéissance. L’autorité y est fondée sur l’adhésion de ceux qui lui sont soumis, demeure compatible avec leur liberté. Le système démocratique comporte une valeur morale proposant pour assise de l’ordre politique la dignité de l’homme libre. Mais il ne suffit pas d’associer le principe démocratique à l’idée de liberté pour rendre compte de la signification de la démocratie. En Occident, le lent avènement de l’idée démocratique comme système de gouvernement a été précédé par un long effort d’affranchissement spirituel, au cours duquel s’est dégagée la reconnaissance de la liberté foncière de la personne humaine. Quant aux modalités selon lesquelles elle s’affirme, il faudra invoquer les droits de l’homme. Cependant, la liberté a de nombreux visages. Ses exigences peuvent être infléchies par la conjoncture. Pour quelqu’un de dépourvu de moyens, elle n’offre que la possibilité de mourir de faim, il ne la conçoit pas de la même façon  que le privilégié de la fortune ou de l’intelligence. Cependant, il faut bien définir ce que l’on entend par liberté quand il s’agit du citoyen. La liberté politique ne consiste pas à faire ce que l’on veut, écrit Montesquieu. Dans un Etat, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, (devoir - vouloir), et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. Et l’auteur de l’«Esprit des lois» de préciser qu’il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. Etre libre en ce sens, c’est pouvoir obéir à la raison comme l’a très bien vu Kant. Etre libre pratiquement, c’est être libre de la contrainte sensible des passions et des penchants qui tirent toute leur puissance de l’égoïsme, sous l’impulsion de l’ambition, de la soif de dominer et de la cupidité. Le plus grand problème pour l’espèce humaine, celui que la nature contraint l’homme à résoudre, nous dit Kant, est l’établissement d’une société civile administrant le droit universellement. Puisque ce n’est que dans la société, et précisément dans celle qui permet la plus grande liberté et par là un antagonisme général entre ses membres, et qui, pourtant, détermine et protège de la manière la plus stricte les limites de cette liberté pour qu’elle puisse se maintenir avec la liberté des autres, ce n’est que dans cette société que le dessein suprême de la nature, le développement de toutes ses dispositions dans l’humanité peut être atteint; c’est pourquoi il faut qu’une société où, «sous des lois extérieures», la liberté se trouvera liée au plus haut point à un pouvoir irrésistible, c’est-à-dire une «constitution civile» parfaitement juste.
Néanmoins, il faut bien constater le contraste entre la liberté que la philosophie des Lumières reconnaît  à l’essence de l’homme et la servitude quotidienne où le tient son existence. Qu’importe à l’homme qu’il soit libre de penser, si l’expression de son opinion l’expose à un ostracisme social, qu’il soit libre de discuter les conditions de son travail, si sa situation économique l’oblige à se plier à la loi de l’employeur, qu’il soit libre d’organiser ses loisirs, si le souci du pain quotidien absorbe tout son temps, qu’il soit libre d’épanouir sa personnalité par la culture et la contemplation d’un monde offert à tous, s’il manque du minimum vital? Aristote signalait déjà que la démocratie n’est possible que dans une cité composée d’une classe moyenne largement majoritaire, ouverte à ceux d’en bas et d’une infime minorité de très riches, elle-même ouverte, et de très pauvres espérant s’extraire de leur misère. Le vrai, c’est que la liberté n’est pas une donnée préexistante qu’il s’agit de protéger; c’est une faculté qu’il faut conquérir. La démocratie devient l’instrument de création d’un monde qui verra la libération de l’homme.
Si l’on admet que, dans une société complexe et pluraliste dans laquelle les intérêts particuliers, voire les valeurs de référence et leur hiérarchie sont contradictoires, et dans laquelle les problèmes politiques exigent un savoir pour décider de ce qui est nécessaire au développement, à la survie de la société, à la définition et à la réalisation de ce qui est l’intérêt général, il est indispensable d’établir des espaces de débat et d’échange contradictoires  et fondés pour instruire, informer et éduquer. Les enjeux sont considérables: rendre présente sur le plan de la décision politique la position des électeurs citoyens, ce qui signifie que les représentants éventuels doivent être leurs porte-parole et refléter leurs aspirations et les valeurs contradictoires qu’ils manifestent. Trouver des réponses  cohérentes, réalistes, aux aspirations et problèmes que soulèvent les citoyens qui sont hors des contraintes réelles et de leur point de vue, nécessairement particulier, inaptes à décider de ce qui vaut pour tous. Un travail pédagogique pertinent et rigoureux à l’adresse des citoyens est nécessaire. Nous ne manquons pas de ressources pour le faire, les médias télévisuels forment une agora idéale. Seulement, au lieu de cela, certaines chaînes, pas toutes, s’évertuent à nous proposer des documentaires sur  la vie amoureuse des insectes aux abords du Gange et des dessins animés… Au secours !... Mais la télévision peut servir, —n’est ce pas?—  à enrichir le débat, par exemple à démontrer et à mettre en lumière le caractère de régime difficile qui s’attache à la démocratie… Difficile pour les futurs gouvernants, mais difficile aussi pour les gouvernés dont elle exige des qualités si pures et si diverses que Rousseau ne la concevait parfaite que chez un peuple de dieux.


(*) Homme de théâtre




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com