Des mots et des choses : La condition de la critique théâtrale après le 14 janvier





Avant le 14 janvier, tous les artistes ne manquaient jamais une occasion pour déplorer l’absence de la critique d’art; et ce, dans tous les domaines. A les croire, si nos arts sont peu développés ou carrément sous-développés, c’est dû en grande partie à la faiblesse, en nombre et en qualité, de la critique. Dans ce procès fait à la critique, on oublie un peu trop vite qu’elle est une activité marginalisée. Et le mot est plutôt faible; c’est oubliée et absente qu’il faudrait dire. A la limite, on n’en voulait pas. On n’en voulait que lorsqu’elle devenait discours flatteur. Quand elle se hasarde à «descendre» les œuvres ou les produits artistiques, elle est traitée de tous les noms. C’est ça, mon bon monsieur, la critique pour le monde des arts de l’avant 14 janvier: un instrument de propagande et de promotion entre les mains des artistes. Curieusement, en ces temps-là pré-révolutionnaires, on ne cessait d’appeler à une critique juste, honnête et objective en qualifiant celle qui existait dans la réalité et les faits de critique «poubellique». Pas moins! Et l’on se surprenait à rêver à un autre temps où l’on aurait un autre type de critique qui ne serait plus marginalisée et insignifiante.
Ce temps béni des dieux est venu comme un cadeau des cieux: c’est le temps de la révolte des Bouazizi. Tout le monde s’est remis à rêver de voir ses rêves se réaliser, s’incarner et se traduire dans la réalité. Tout le monde a fait part de ses doléances. Les artistes n’ont pas manqué au rendez-vous. Certes, on ne les a pas vus beaucoup sur les plateaux de télévision. Ils ont été négligés, il faut le dire, au profit des juristes, des juges et des politiques. Néanmoins, depuis le 14 Janvier, ils n’ont pas arrêté de se rencontrer, de discuter et même de se disputer. Ils ont ‘‘dégagé’’ ceux qu’ils ont voulus et ils ont échafaudé tous les programmes qu’ils ont souhaités, en temps révolutionnaire, on a pu tout dire et tout faire. N’est-on pas en temps révolutionnaire? On ne s’est pas fait faute donc de passer à l’examen toutes les questions possibles et imaginables. Aucune activité, fût-elle une sous-activité, n’a manqué d’être réexaminée. Aucune spécialité, fût-elle mineure, n’a échappé à la discussion et au débat. Tout a été objet de polémique et tout s’est vu réformé. Tout sauf la critique d’art. Prenons, par exemple, le théâtre! Eh bien le théâtre est bien entré dans le temps révolutionnaire. Les artistes de la scène n’arrêtent pas de se rencontrer et de discuter des réformes à apporter au secteur afin de le faire vivre au rythme respiratoire de la révolution dont le pays a été saisi. Tout a été revu et corrigé. Personne n’a éprouvé le besoin d’évoquer la question de la critique. On n’a pas touché un mot, ne serait-ce qu’un traître mot à cette activité. Il y a, n’est-ce pas, de plus grandes urgences. Il y a des structures à revoir, des manques à pourvoir. Il y a des responsables à ‘‘dégager’’ et à remplacer, des injustices à réparer. Il y a des anomalies et des aberrations à rectifier. Il y a des priorités, voyez-vous? Mais la critique? Oh la critique peut attendre. Elle n’est après tout qu’une activité d’accompagnement; pour d’aucuns, elle serait même subsidiaire. Une fois réglés les grands problèmes du secteur, on s’en occupera ; ce n’est vraiment pas le moment: ça peut attendre. Et c’est vrai qu’elle peut attendre, mais comme peuvent attendre toutes les autres branches d’activité du théâtre. Le problème d’ailleurs, le grand problème que connaissent tous les domaines et toutes les activités du pays dans cette grande révolution, est l’impatience avec laquelle on veut résoudre tous les problèmes en même temps, sans craindre de se tromper ou de dévoyer en se précipitant. Il est vrai que le pays a beaucoup attendu et qu’il ne peut plus attendre encore. Oui, mais, d’un autre côté, c’est parce qu’il a attendu 60 ans qu’il peut attendre un peu, juste le temps de pouvoir se remettre sur pied et sur la bonne route, sans erreur historique fatale qui pourrait nous faire attendre pendant des années voire des siècles. Vu sous cet angle, il ne s’agit plus d’attendre, mais de prendre le temps nécessaire afin d’entreprendre les réformes souhaitées. En ce sens, si la réforme de la critique théâtrale peut attendre, tous les autres secteurs le peuvent tout autant. Elle ne devrait pas faire figure d’exception. A moins qu’on ne tienne cette activité pour peu importante, pour quelque chose qui vient «après la création». Dans la logique de cette disposition d’esprit, la critique n’a même pas de place dans l’horizon de la révolution. Qu’allons-nous donc révolutionner? C’est une activité si marginale, sans statut social ou professionnel clair. Elle vit et se développe au crochet de la création théâtrale. Si cette dernière avait la chance de se développer, la critique se développerait conséquemment. A la limite, elle serait un monde à part; elle serait si autonome, si indépendante que ses problèmes, si elle en avait, devraient se résoudre dans d’autres cadres, en tout cas dans un cadre autre que celui du secteur théâtral.
On peut donc voir que le silence de nos hommes de théâtre à propos de la condition critique en Tunisie observé depuis le 14 janvier n’est en rien un fait du hasard. Il participe bel et bien d’une vision consciente ou inconsciente qui est manifestement loin de valoriser cette branche d’activité théâtrale. Ce silence portant sur la question est très significatif : éloquent. Il nous dit long sur les raisons qui ont toujours fait que la critique reste chez nous si peu développée. Quand on pense au grand chantier qui demande à être ouvert afin de revoir et de réformer les études et les recherches, le travail de théorisation, de réflexion et de critique théâtrales, on reste songeur. Il va nous falloir un temps fou pour pouvoir venir à bout de tous les problèmes qui appellent à être résolus dans toutes les branches d’activité portant sur la pensée théâtrale. Or, on le sait, la critique s’inscrit dans cet horizon de la réflexion qui prend pour objet notre production théâtrale. Sans savoir théâtral, peut-il y avoir sérieusement espoir de voir se développer le savoir-faire théâtral? Et puis quel intérêt pour une activité de création si elle ne se fonde ni ne s’accompagne d’une pensée qui l’éclaire et la met dans la continuité d’une histoire de l’esprit humain après celle de l’esprit tunisien. N’est-ce pas là la noble finalité du théâtre? Dès lors, comment peut-on réfléchir à notre condition artistique dans la société tunisienne post-révolutionnaire comme le font nos hommes de scène actuellement sans réfléchir précisément à la condition de la critique? C’est incompréhensible.


Par Mohamed MOUMEN




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com