Utopia : Civisme





Par Mohamed KOUKA (*)
Au sortir du 14 janvier qui a vu fuir le dictateur et triompher la Révolution, le peuple s’est mis, à juste titre, à rêver et à désirer. A vrai dire il n’est plus en situation d’espérer, l’espoir c’est maintenant! La plupart veulent le maximum tout de suite. En effet, nous venons de nous dégager d’un ordre social subi durant 23 ans de contraintes dogmatiques et coercitives, des habitudes suivies par peur et, pourquoi ne pas le dire? par lâcheté, pour enfin entrer dans un univers de liberté, soumis au jugement de chacun, à l’intelligence de chacun.  Au terme d’une longue période de système infantilisant, le peuple reçoit comme devoir, à la suite d’un étonnant raccourci de l’histoire, la tâche de maîtriser son destin. Les libertés fraîchement conquises doivent servir à aménager une société politique à la mesure de la modernité du monde en ce début de troisième millénaire. Il est vrai que son présent ne répond pas aussi favorablement que l’auraient souhaité ces  impatients. Cette impatience peut se comprendre, après 23 ans de privation et d’interdiction d’ouvrir sa bouche, sauf pour chanter des louanges; mais elle ne se justifie nullement. La Révolution ne peut résoudre des problèmes accumulés, aplanir des difficultés amassées depuis si longtemps en un tour de main, ni satisfaire toutes les revendications, souvent légitimes, sans tenir compte des capacités économiques du pays. Il faut faire comprendre à nombre de citoyens que la Révolution n’est pas la grotte d’Ali baba. La Révolution n’est pas le sésame qui en s’ouvrant prodigue, comme par miracle, des remèdes et des bienfaits à tour de bras et réparer, en quelques jours, toutes les formes d’injustice et d’inégalité. Ce qui nous attend, pour être  à la mesure de l’espoir soulevé par la Révolution, c’est de nous retrousser les manches, de travailler, de suer, encore travailler et bûcher; c’est le fonds qui manque le moins. Ne pas négliger ce principe historique fondé sur l’économie comme infrastructure déterminante.
La liberté encore balbutiante est une idée neuve dont il faut préciser le sens et faire l’apprentissage. Rousseau affirme dans son Contrat social que celui qui refuse d’obéir aux lois peut y être contraint par le corps social : «On le forcera d’être libre»,  mais il ajoute que cette contrainte sert en fait la liberté de celui qui est soumis : «Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est la liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède(…) Il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale».
John Locke précurseur de Rousseau, de Kant et de la Déclaration des droits de l’homme, écrit dans son «Traité du gouvernement civil»: «Lorsque les individus deviennent citoyens et forment un peuple, leur promotion politique est aussi une promotion éthique : ils acquièrent le sens de la responsabilité qui jusqu’alors leur faisait défaut». Le civisme, c’est l’acceptation des contraintes inhérentes à la vie sociale. La liberté politique est celle par laquelle, affranchi de ses passions, le citoyen fait la loi, la liberté civile est celle par laquelle il la prolonge par son obéissance attentive. Enfin le civisme est également une aptitude intellectuelle dans la mesure où il s’enracine dans la compréhension que l’homme a de sa participation à la collectivité: c’est dans l’intelligence du rapport qui unit chacun au tout que réside le sens de l’obligation; le devoir y prend figure, non pas d’une contrainte arbitraire, mais d’une attitude que la réflexion justifie comme la condition d’un ordre social hors duquel n’existe qu’une solitude meurtrière, précise Georges Burdeau.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com