Des mots et des choses : Et pour cela, préfère la culture !





Par Mohamed MOUMEN
De la culture avant toute chose ! Et pour cela, préfère les arts ! Chez nous, on préfère pour l’instant le politique. Aucune formation politique actuelle ne semble vouloir se munir d’un projet culturel de quelque nature que ce soit. On pense à tout sauf au culturel. La culture peut être définie comme l’impensé de notre révolution. Serait-elle pour l’heure impensable? Pourtant, la culture et la révolution ont toujours fait bon ménage. Impossible la route ensemble? Tout laisse à croire, chez nous, à cette impossibilité. Curieux, non?
Dans notre chronique de la semaine dernière, nous avons peut-être coupé court en faisant remarquer que les hommes de théâtre, toutes sensibilités confondues, ont pensé à tout sauf à la critique dramatique. Ils l’ont laissée en l’état où elle a toujours été : une activité complètement marginale, sans lendemain qui chante. Or, tout bien pesé, il n’y a pas que la critique théâtrale qui soit délaissée de la sorte par les faiseurs de la vie politique. Tout le champ culturel est comme balayé d’un revers de main. D’ailleurs, n’est-ce pas trop beau de dire que ce champ est balayé? Présenter ainsi les choses, n’est-ce pas signifier en effet qu’elles participent d’un acte conscient et pleinement réfléchi ? En fait, c’est bien pire. Il s’agit plutôt d’un acte de pleine désinvolture, de pur désintérêt et de complète nonchalance. C’est ça au fond qui tue : que cela procède naturellement, le plus naturellement du monde, que cela coule comme de source. En somme, les politiques oublient la culture dans leurs projets de futures sociétés avec une évidence absolue, tout à fait désarmante. On se demande que pourraient bien être ces sociétés sans une vision claire de la vie culturelle future ? Ces questions ne semblent même pas traverser l’esprit de ces bons apôtres de la politique qui n’arrêtent pas de nous promettre des paradis sur terre. Ni les partis situés à «droite» ni ceux installés un peu à «gauche» ou au «centre» n’accordent une quelconque importance aux affaires culturelles. Elles sont le cadet, voire le dernier, de leurs soucis. Ils s’inquiètent, tous, des structures à caractère économique, social, politique, législatif et juridique. Voyez-les établir en effet des diagnostics, dresser des bilans, faire des constats, mener des analyses et avancer des synthèses ou hasarder des hypothèses sur tous les domaines de notre vie prochaine ! Ils déploient des efforts herculéens, font preuve d’un zèle papal : ils sont admirables, non vraiment ! Mais, dès qu’il s’agit de faits et de phénomènes de type culturel, mais dès qu’il est question d’arts et de lettres, ils se font porter absents. C’est désert et néant ! Rien à faire, c’est le trou noir, complètement noir. Ils ne voient rien. Ni au présent ni au futur. La culture est pour eux quelque chose qui ne semble pas pouvoir se conjuguer au futur. Mais si à l’horizon, et à perte de vue, ils ne voient pas grand-chose en matière de culture, que dire du présent où les esprits sont complètement pris et saisis par les événements ? Oublie-t-on qu’à une caravane de solidarité avec les infortunés de Kasserine dépêchée par l’Union des écrivains tunisiens, les gens de la région n’ont pas trouvé mieux que de la remballer en lui signifiant clairement qu’ils n’ont que faire de ses livres ? De la culture, personne ne veut en parler. Il faut dire qu’il y a de quoi : si c’est pour se faire rabrouer, merci bien ! Pour l’heure, tout le monde se tient à carreau. Même les plus passionnés ne font pas grands efforts pour manifester leur enthousiasme ou faire preuve de leur passion. Et si l’on voulait que nous allions à tout prix au fond de notre pensée, nous dirions tout simplement que la culture, par les temps révolutionnaires qui courent, n’est en rien un objet de passion.
En attendant la culture
La vie est bien curieuse tout de même. En effet, voici un domaine où la révolution est la plus attendue pour savoir ce que sera notre vie dans la société de demain, mais c’est étrangement là que la révolution déclare totalement forfait. Ce n’est pas un très bon signe, cela, bien sûr: c’est même un signe des plus inquiétants. Oublier le culturel ! N’est-ce pas au fond oublier l’essentiel ? Est-il vraiment besoin de le rappeler : qui ne voit, en effet, que la véritable cause directe, oui directe et non pas lointaine, de cette révolution conduite par la jeunesse du pays est culturelle ? Ça semble être a priori un paradoxe: cette jeunesse n’a-t-elle pas été précisément «déculturalisée» sinon «acculturalisée»  pendant des décennies? Mais, précisément, ce paradoxe n’est qu’apparent. En réfléchissant bien, on s’aperçoit qu’au fond cette jeunesse, de par le fait même qu’elle a été privée de valeurs culturelles, s’est résolue à se venger en vue justement de restaurer ou de réinventer une nouvelle société où les rapports sociaux et humains se fonderaient sur d’autres valeurs que de consommation, de pouvoir et d’avoir, donc sur d’autres rapports que ceux de violence. Oui la société de consommation sauvage est une société fondée forcément sur des relations de violence. La culture, c’est la contre-violence. La société de l’avant 14 janvier était une société ennemie de la culture, contraire à la véritable culture, amie de la pseudo et de l’anti-culture, c’est-à-dire amie de la culture de consommation : soit donc une société de violence. C’est cette absence de culture, ce règne de la violence dans tous nos rapports humains devenus inhumains que notre jeunesse, ton fils et le mien, ont voulu mettre à mort. Si ces jeunes ont accompli cette odyssée avec une si grande passion, jusqu’au martyre, c’est parce qu’au fond d’eux, dans ce vide culturel, il y avait une aspiration ardente à une autre société qui se constituerait sur des valeurs culturelles authentiques. A sa manière, de quelque manière, la révolution tunisienne est une révolution de source profonde et d’horizons lointains essentiellement culturels.
C’est une réponse à une crise de valeurs que traversait une société qui ne se fondait plus sur rien de spirituel, qui était embarquée par une junte perdue de matérialisme et qui ne croyait plus en rien (en dehors de l’avoir et du pouvoir). Cette jeunesse qui s’est révoltée a voulu principalement signifier qu’elle entend donner désormais un sens à une vie qui n’avait plus de sens : elle a voulu faire acte et preuve de dignité (même le refus du chômage et la revendication du travail ne peuvent s’inscrire que dans l’horizon de cette dignité recherchée). Cette dignité n’est évidemment en rien abstraite, même si elle a des résonances spirituelles : elle rime avec des valeurs comme celles de la justice, de la liberté, de l’égalité, de la vérité et de la liberté― toutes ces valeurs qui sont, en somme, des idéaux poursuivis de tous temps par toute culture humaine qui rêve de réaliser l’humanité de l’homme. Nos politiques, en se faisant sourds et aveugles à tout projet culturel digne de cette révolution de la dignité, sont-ils si sûrs d’avoir bien entendu la voix de cette jeunesse qui brûle du désir si ardent de changer la société (la nôtre) et peut-être même la vie (la nôtre) ?


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com