Matériaux d’une théorie socialiste de l’Etat





Par Habib DALI (*)
La fin de l’Etat ploutocrate, le déclin de l’autonomie de l’Etat consécutifs à l’internationalisation de l’économie et à la «colonisation de l’imaginaire social», ne font-ils pas du cadre étatique une «coquille vide» ? Si les réponses sont négatives, comme nous le pensons, quel type d’Etat est compatible avec la construction de la démocratie et la mise en œuvre d’un nouvel internationalisme ? Cette déplaisante réalité désormais connue sous le terme d’Etat-Parti marque une rupture avec la forme initiale de l’Etat républicain «faisceau de services publics». Le recul de l’autonomie de l’appareil d’Etat face à l’oligarchie financière, la crise du service public, le recul des libertés, la régression des droits civiques dessinent les traits d’un nouvel ordre intérieur, d’un nouveau LEVIATHAN (ordre policier). L’évolution à l’œuvre sous l’Etat-Ben Ali nous renvoie de notre avenir et celui de nos enfants une image inquiétante. M.Z., à travers une stratégie indolore d’anesthésie du corps social, préparait non seulement le déclin de la Tunisie, mais surtout, a mis en ruines les quelques acquis républicains et démocratiques pour lesquels le peuple tunisien s’est sacrifié. Il convient donc, à la lumière de ce constat, de repérer les mesures significatives d’une refonte démocratique et républicaine de l’Etat tunisien. Notre projet indique la logique qui présidera à la conquête et à la transformation de l’Etat : contrôle du pouvoir économique dans ses secteurs stratégiques, décentralisation, diffusion et autolimitation du pouvoir. Une réforme en profondeur de l’Etat (décentralisation effective sur le plan spatial—régionalisation—et structurel—lutte contre le bureaucratisme, développement de la démocratie directe) sera le point d’appui d’un pays plus fort par son peuple. Le poids de l’héritage d’un système fondé sur la centralisation et le pouvoir personnel, la perte de substance des organes mal-élus (désignés), le renforcement de la bureaucratie et de la technocratie, l’intelligence est partout battue en brèche au profit d’une réponse technicisée aux problèmes.
Les travaux de qualité existent, même si la censure les interdit et le système médiatique les relègue dans les marges. Le problème n’est donc pas du côté de l’offre intellectuelle mais de la demande sociale étouffée par les pouvoirs publics: Notre société à l’époque de Ben Ali est devenue une société sans idées, avec pour philosophie: circulez, y a rien à comprendre. Il y a quarante ans encore, pas un responsable régional du pays n’ignorait l’existence de Jean-Paul Sartre ou d’Albert Camus. Avec Ben Ali, la culture ne compte plus dans la vie de notre société que comme économie de la vedettisation. Dans ces conditions, les progressistes ont dû se battre pour lever le verrou institutionnel et le verrou administratif. Il ne s’agira pas de revenir au régime précédent, mais de promouvoir un nouveau type d’État à partir de quatre impératifs: changer de Constitution, briser le pouvoir bureaucratique, rompre le lien entre Etat et groupes financiers, combattre tout nouveau Léviathan par la restauration des libertés publiques et individuelles. Réforme de l’Etat et révision de l’organisation des pouvoirs publics sont les deux axes d’une nouvelle donne politique. Celle-ci prendra appui sur le développement de la liberté et de la responsabilité grâce à la combinaison de nouvelles conceptions de la représentation politique.
Une telle relance par la démocratie implique une vision plus ambitieuse de la fonction de ces centres d’impulsion, de médiation et de participation que devront être les partis politiques. Il ne faut pas hésiter—contre l’autosatisfaction officielle et la frivolité ambiante—à rappeler que la démocratisation de l’Etat ne passe pas par l’abaissement des partis politiques et, donc, qu’elle implique le refus d’en faire de simples rideaux électoraux soumis à la logique de la politique-spectacle et à la dictature du modèle importé des «républiques bananières».
La République sociale que nous voulons doit éclairer son combat par une visée—autogestion démocratique—et fortifier la conscience du but recherché par une théorie critique de l’Etat. Le projet de la république sociale en ce début du 21° siècle veut assurer la modification profonde des rapports entre gouvernants et gouvernés. Notre conception de la transformation de l’Etat, sa nécessaire désacralisation, appellent une dialectique du mouvement social reliant les formes de démocratie représentative avec les formes de démocratie directe et de base (participative).
Désacralisation, démocratisation de l’Etat et de la société certes, mais non suppression. Les discours paresseux ou naïfs sur la dilution de l’Etat ne l’ont jamais fait réellement dépérir. Ils sont trop souvent, comme les discours de l’ancien pouvoir tunisien sur la démocratie et la redistribution, des parures derrière lesquelles se dissimulent ses manipulations et son refus des droits civiques les plus élémentaires. La République sociale et démocratique que nous voulons se veut participation généralisée au pouvoir de décision et de contrôle; la relativisation de l’Etat, le pouvoir et le contre-pouvoir des citoyens et des travailleurs sur tout ce qui les concerne doivent être concrètement assurés, et notamment sur les services publics. Le capitalisme s’est autrefois développé dans le cadre des Etats-nations. Mais l’avènement d’un capitalisme financier et la mondialisation ont changé la donne.
Pour cette dernière, la souveraineté populaire représente une source permanente d’entraves au «libre jeu du marché». La souveraineté du peuple s’exprime, en effet, dans des normes sociales, écologiques ou sanitaires que la mondialisation capitaliste de notre époque considère comme autant de limitations abusives de son droit à investir où il veut et comme bon lui semble.
Ce n’est donc pas un hasard si les politiques libérales ont répandu partout dans le monde une profonde crise de la démocratie. Cette crise est particulièrement vive dans notre pays. Car l’identité de tout régime républicain repose sur la souveraineté populaire et l’intérêt général. Nous sommes donc percutés de plein fouet par les politiques libérales qui les remettent fondamentalement en cause. Les conséquences sont désastreuses. L’action politique institutionnelle paraît vaine. L’absence de consultations populaires creuse des abîmes de méfiance. Elle atteint même les couches aisées. La majeure partie de nos concitoyens ne se sent désormais plus politiquement représentée. Ce n’est pas le moment pour les vrais progressistes de donner le sentiment de limiter leur ambition démocratique à une échéance électorale sans jamais remettre en cause le dessaisissement et les manipulations dont sont objet les institutions de la République de 1959. Certains partis de l’opposition sont paralysés par un désaccord persistant sur la nature du régime qu’ils veulent pour notre pays : monocratique ou républicain ? Notre «République» mute sans le dire. La révision imposée par M.Z. approfondit la nature présidentialiste, monocratique, du régime. Sa pratique y ajoute. En voulant renforcer la personnalisation du pouvoir, il aggrave l’illégitimité du régime. Car c’est le paradoxe de notre vie politique. Jamais celle-ci n’a été aussi personnalisée. Pourtant, jamais les Tunisiens n’ont autant cherché à penser par eux-mêmes. Dorénavant, le destin des hommes providentiels est d’avoir la vie courte. Bourguiba, c’est fini ! Nos institutions ne retrouveront donc leur légitimité que si elles sont fondées sur le débat collectif et éclairé qui permet les consentements durables. Hélas, la majorité des responsables politiques tunisiens sont eux-mêmes atteints par la frénésie de personnalisation. C’est pourquoi beaucoup d’entre eux sont désormais favorables au régime présidentiel. Il est temps de trancher fermement cette question. Nous devons proposer clairement une deuxième République parlementaire qui soit un régime de démocratie républicaine continue du plus modeste niveau local jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Telle doit être notre pratique d’une souveraineté populaire effective.

(*) Citoyen tunisien


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com