Témoignage prémonitoire sur la révolution : Ben Brik président





Nous publions à partir d’aujourd’hui, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
Ben Brik président (1)
C’est le meilleur endroit pour débuter cet étrange récit. Il fait nuit noire, le cimetière El Zallaj, à Tunis City, est désert. Le vent agite les caroubiers, à l’horizon, le ciel est déchiré par les éclairs d’un violent orage. A mes pieds une tombe qui date. Elle sent les ronces de la vieillesse et le sarcophage.
Depuis un siècle dorment ici les restes d’un homme, mais aussi les derniers vestiges et mystères d’une histoire qui ne tient pas la route: un homme atteint la Lune en ballon. Cette histoire commence en 2004: le corps qui est enterré ici est celui de Ben Brik — le mien — , Raïs à vie. Cette nuit orageuse a quelque chose d’angoissant. Peut-être en était-il de même lorsqu’on annonça la victoire de Ben Brik, un illustre inconnu qui aurait dû se contenter du zéro, quelques poussières et d’un bras d’honneur. Pour une bonne nouvelle, que de mauvaises, dit la chanson. Mais elle se goure: y en a pas de mauvaises. Et j’en connais une meilleure: quand ça va mal dans un cirque, on envoie les clowns.
En l’an 2004, j’ai été élu président de la République en faisant le pitre, en rigolant. Je ne plaisante pas. C’est peut-être une anomalie... Mais ça s’est produit pour de bon. Croix-de-bois-croix-de-fer-si-je-mens-je-vais-en-enfer. Et ceux qui viendraient à en douter n’ont qu’à se reporter aux chroniques d’antan.
«Le canular du siècle des siècles: l’«Aragouz Raïs!» raille à la une, le quotidien égyptien El Ahram. Le Monde, la Pravda des Français et des Françoises me colle en der: «Coluche version harissa à la tête de Tunis capitale». El Amal, l’Action, l’Organe du Politburo de Carthage, m’épingle: «Boussaâdia au palais!».
Depuis, ces faiseurs de mensonges me mangent dans la main. C’est la revanche de Handhala, l’enfant chauve, du caricaturiste, Naji El Ali, qui tourne le dos aux adultes poilus. Pourtant, cette même presse m’a ignoré tout le long de ma campagne. Ces torchons ne m’ont même pas mentionné dans les pages gags et boules puantes. Ces buvards d’encre de Chine ont cité Mustapha Ben Jaâfar et Moncef Marzouki, des notables, des valeurs sûres de demain, mais moi, nada. J’ai été zappé. Ils n’ont pas bâclé mon parcours, ils m’ont tout bonnement ignoré, nié. Je suis l’oublié de la belle-famille. Dès qu’il s’agit de mon tour, ils passent la louche avec l’air de toujours regarder ailleurs. Il faut leur clouer le bec, à ces blancs-becs, et les clouer fissa sur la porte. Et, si j’ai un conseil à vous donner, ne plus lire ces tabloïds couleur d’hier.
Franchement, je n’étais pas un candidat comme il faut. Auprès de Rocco et ses frères, je fais figure de vagabond. Un rigolo à ne pas prendre au sérieux. Un tocard bon à remonter l’eau du puits. Un clodo. La classe, c’est ce qui me manque affreusement, disent-ils. Avec mes cheveux crépus, mon ventre dodu, j’avais la malchance de ne paraître jamais tout à fait réveillé. Moi, je parle le dialecte rocailleux des montagnards, quand eux gazouillent comme les gens bien nés. Moi, je mange le couscous, la chorba, la margua et le bourghoul. Eux, ils préfèrent les mets savants, les bnadeq, les oumek houria et les maâkouda. Moi, je suis d’une mère tatouée qui porte la mélia et un nom qui ne réveille pas toute une galerie d’ancêtres turcs, Caïd Essebsi ou Bachtobji.


A SUIVRE
Editions Exils




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com