Des mots et des choses : Quel théâtre voudrions-nous dorénavant ?





Par Mohamed MOUMEN
Au Sud, à Médenine, terre de la liberté, le Centre des Arts Dramatiques, nouvellement créé dans la région, a voulu fêter, comme il se doit, la Journée mondiale du théâtre (fixée au 27 mars) en organisant un mini-festival et un colloque intitulé: «Quel théâtre voudrions-nous?». Vu les circonstances très particulières dans lesquelles elle se déroule, cette manifestation n’a pas manqué, avant la date de son organisation, de susciter la curiosité. De fait, on peut l’être pour moins que ça. Après tout, une révolution n’est pas un vulgaire accident de la route. On peut très bien être curieux de savoir ce qu’il va advenir de la culture en général et du théâtre en particulier après le grand changement historique que notre pays est en train de vivre. Il faut louer le CAD de Médenine pour la promptitude avec laquelle il s’est saisi de l’événement et le sens du devoir dont il a fait preuve en se hâtant de poser cette question à la fois si évidente et si nécessaire: que peut bien être le type de théâtre qu’on va devoir développer de par le futur proche et lointain?
Aussi simple que cela puisse paraître à première vue, la réponse, n’en déplaise aux esprits simplificateurs et réducteurs, est au contraire assez compliquée. Les intervenants et conférenciers, peu nombreux (afin de ménager peut-être un peu plus de temps à la discussion et au débat), ne se sont pas fait faute de le souligner. Beaucoup de choses sont à distinguer. Il faut savoir d’abord qu’il est des questions urgentes, celles relatives à ce qui se passe maintenant, à ce qu’on peut appeler «l’événement», la révolution comme événement. A cet égard, faut-il appeler à un théâtre qui loue l’événement et ses artisans sans oser aller jusqu’à l’évaluer, donc jusqu’à devoir relever ses travers, ses excès, ses débordements, toute sa part d’ombre en somme? Mais, en ce cas, si l’on se contentait de ne chanter que la part d’ange, rien que l’aspect blanc et immaculé de cette révolution, ne fera-t-on pas œuvre de falsification de l’Histoire? Et l’œuvre du changement y gagne-t-elle ? Ne mettra-t-elle pas en danger la révolution elle-même ? Nawfel Azzara, enseignant de théâtre, prône, lui, un théâtre vraiment révolutionnaire et engagé type années 70 qui met en œuvre de la manière la plus réaliste qui soit le peuple. C’est sur le modèle du réalisme socialiste qu’il aimerait voir s’engager notre futur théâtre. C’est proposé avec toute la fougue et toute la passion de la jeunesse. Cet enthousiasme a été tout de suite tempéré par l’intervention de Ridha Boukadida, enseignant et acteur, qui, lui, exige un art libre, totalement libre où rien ne sera épargné, même pas la révolution et les révolutionnaires. Fond et forme devraient se repenser radicalement.
Cependant, et c’est le second versant de cette question du théâtre dans sa relation avec la révolution, on ne peut pas s’inquiéter de ce qu’il adviendra longtemps après que les changements au niveau infrastructurel et législatif seront effectués. Là, on ne sera plus dans l’événementiel et il va falloir repenser nos modes de penser et de faire le théâtre. En ce deuxième cas, quel théâtre va-t-il falloir promouvoir?
A la recherche de l’authenticité
Pour Hassen Mouedhen, metteur en scène et dramaturge, il faut partir de soi pour pouvoir espérer rencontrer ce qu’il appelle après les Grecs ‘‘l’agora’’, c’est-à-dire la place publique. S’inquiéter des affaires civiques, celles de la cité, est certainement indispensable et inévitable. Mais il est impératif que cela émane de soi sinon on ne peut avoir affaire qu’à des œuvres inauthentiques et hypocrites.
C’est la problématique de la sincérité dans le propos théâtral qu’a agité l’auteur de ces lignes. Dans une société post-révolutionnaire, démocratique, caractérisée par le multipartisme, la liberté d’opinion et la liberté d’expression, le théâtre ne saurait ne pas être pluriel et pluraliste. Il est forcément appelé à être ouvert. Outre la coexistence des genres, il faudrait dorénavant admettre l’idée qu’il n’y a pas, peut-être même qu’il n’y a jamais eu de théâtre unique. On ne devrait même plus parler de théâtre tunisien au singulier, mais au pluriel. Au pire, on ne pourrait dorénavant employer l’expression ‘‘théâtre tunisien’’ qu’au sens d’un singulier pluriel, un singulier qui vaudrait pour un pluriel. Mais alors pour entrer définitivement dans la modernité (le pluralisme est un des fondements de la modernité), il faudra promouvoir le pluralisme et donc la liberté de choix dans les formes de l’expression dramatique. Tout artiste de scène, tout dramaturge est libre de ses choix politiques et artistiques, intellectuels et esthétiques. Mais alors quoi ? Alors, on n’est tenu, on n’est redevable que de la sincérité de nos choix. Ces choix, en effet, il faudrait bien les assumer. Pour les assumer véritablement et avec force, il faudrait bien qu’ils émanent le plus profondément possible de soi. Il faut qu’ils viennent des profondeurs de soi, qu’ils soient des intimes convictions, des actes de foi. La sincérité, ce que Grotovski appelle d’un joli mot ‘‘ l’authenticité’’, ne peut ne pas s’accompagner de la fidélité. La liberté n’est pas un vain mot, la fidélité devrait être son indéfectible compagnon. On est libre de choisir ce qu’on veut comme ligne de conduite théâtrale, mais on n’est pas libre de trahir son propre choix. Il est absolument indispensable de chercher à être fidèle à ses options. La valeur d’une œuvre théâtrale se mesurera dorénavant à l’aune de la sincérité dans les choix faits et de la fidélité plus ou moins grande à ces choix.
Il n’est pas inutile de faire remarquer que la sincérité n’est en rien un concept relevant exclusivement du lexique moral. ?thique, il relève également du langage esthétique. Il est par conséquent un concept opératoire qui peut rendre compte de l’intérieur de l’œuvre de sa valeur esthétique et intellectuelle. Ce qu’on peut dire à ce sujet en gros, c’est que l’on ne peut être séduisant et convainquant si l’on n’est pas convaincu soi-même. Le propos qu’on tient doit avoir une force de conviction telle qu’elle puisse déborder et transporter l’autre, les spectateurs ou public. C’est cette force de conviction de l’œuvre, de l’œuvre et pas forcément de l’auteur de l’œuvre, qui se transforme en énergie et qui pénètre et emporte. Avec la sincérité et l’authenticité comme critère et concept opératoire, on n’est nullement tenu, on le voit, d’avoir des approches traditionnelles ou classiques du théâtre: c’est, au contraire, très moderne dans la mesure où il présuppose des approches immanentes, c’est-à-dire des approches qui s’effectuent à l’intérieur de l’œuvre sans avoir besoin d’explications ou de données qui lui seraient appliquées de l’extérieur (recours à l’auteur, à l’époque, au contexte culturel et politique). Par conséquent, la sincérité du propos va devenir dans les temps théâtraux futurs au centre de toutes nos interrogations portant sur cet art. Face à la libéralisation de cet art, il n’y a pas d’autres possibilités et d’autres recours. Sinon, c’est la porte ouverte au n’importe quoi : à la médiocrité. Le libéralisme (en art ou en tout) n’est-ce pas le ‘‘laissez faire, laissez passer’’ ? Pour parer à ce libéralisme-là, qui est le contraire même de la liberté, il n’y a pas d’autres critères de jugement sinon celui de l’authenticité. Et puis, cette notion de sincérité est de grande actualité : n’a-t-on pas vu par ces temps révolutionnaires des foules entières se renier en reniant leurs anciens choix politiques? L’Histoire les jugera. Mais selon quel critère sinon celui de la fidélité et de la sincérité. Pour l’Histoire, elles resteront, ces foules, des hypocrites, des êtres honteux, des hommes de la honte. Or, ce qui se passe en politique se passe de la même manière en art. C’est au fond tout l’engagement du théâtre qui est posé, mais en des termes nouveaux.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com