«Le Quotidien» à l’hôpital Al Jalaa de Benghazi : Il était une fois un peuple massacré par son «guide»





Du sang partout, des cadavres non identifiés et des citoyens effondrés attendant devant la morgue… Depuis le début de la révolution libyenne, ces scènes se répètent quotidiennement à l’hôpital Al Jalaa de Benghazi. Jeunes, moins jeunes et enfants, les brigades de Kadhafi n’épargnent personne.
De notre envoyée spéciale à Benghazi, Fatma BEN DHAOU OUNAÏS
«La morgue, c’est de ce côté», me dit un ouvrier en me montrant une grande porte ouverte. Donnant sur une vaste cour, la morgue est une salle presque détachée du bâtiment, située en plein centre de l’hôpital Al Jalaa. A l’intérieur, un jeune homme nettoie le parterre alors qu’un deuxième finit d’envelopper un corps dans un linceul. Il s’appelle Tareq, il est volontaire et il s’occupe de laver les corps et de les mettre dans des linceuls selon les rites islamiques.
«La plupart des cas de décès sont dus à une balle dans la tête ou dans le thorax… on nous ramène parfois des corps tellement déchiquetés qu’il est carrément impossible de les identifier. Quand on arrive à reconnaître l’un d’eux, c’est à travers une chaussure ou un bout de doigt avec une bague. Et tu ne peux pas imaginer la réaction des familles dans des situations pareilles. C’est indescriptible» affirme Tareq en jetant un dernier regard sur les deux cadavres drapés de blanc, qu’on ne tardera pas à enterrer.
Généralement, les corps non identifiés des insurgés sont laissés quelques jours dans la morgue, le temps que quelqu’un vienne les réclamer. Si ce n’est pas le cas, on les photographie, on laisse les clichés à la réception de l’hôpital et on les enterre.
«Et les corps des soldats de Mouammar, vous en faites quoi?», dis-je à Tareq. «C’est un peu pareil. On les lave et les enterre selon les rites de notre religion. La seule différence, c’est que personne ne vient réclamer ces corps même s’ils appartiennent à des habitants de Benghazi», répond-il.
Alors que Tareq m’ouvre le premier frigo, j’aperçois un cadavre verdâtre extrêmement gonflé avec la tête toute noire. «Cet homme a reçu une balle en pleine tête. Cette couleur noire, c’est du sang coagulé. Et on ne sait toujours pas à qui appartient le corps», m’explique le jeune Libyen. En passant en revue les cadavres un à un, je me rappelle soudain le vieux Libyen que j’ai rencontré à Ajdabiya, se tenant à peine sur ses jambes, tout près d’un blindé en feu. Il avait perdu son fils dans les combats à Ajdabiya et le jour où cette ville a été libérée, il a demandé à ses proches de l’emmener voir les dégâts infligés aux forces de Kadhafi. Sur ses béquilles, il contemplait l’épave du blindé l’air ému et soulagé à la fois. Il attendait de voir cela depuis qu’il a mis son fils en terre.
Les victimes du «guide»
Dans les chambres de l’hôpital, c’est un peu la même scène partout: des blessés plus au moins graves et des familles bouleversées. Abdallah Al Mismari est un miraculé. Après une opération de plusieurs heures, les médecins ont réussi à lui retirer un bout de roquette, de 15 cm de diamètre, du bassin. Un bout de roquette qu’il expose fièrement sur sa table de chevet et montre à tous ses visiteurs. Adballah ne remarchera peut-être jamais… pourtant, ce simple citoyen qui est allé de Chahat à Ajdabiya, faire la guerre aux brigades de Kadhafi, ne perd jamais espoir. Ce qui le dérange le plus, c’est d’être coincé sur un lit d’hôpital, alors que ses compagnons d’armes continuent de faire face aux missiles de Kadhafi sur la ligne de front. Sourire aux lèvres, il regarde tendrement les membres de sa famille, assis tout près de lui, comme pour les réconforter. Il est encore en vie… c’est déjà pas mal.
Mouadh, lui, n’a que huit ans. Il jouait tranquillement dans le jardin de sa maison, au moment où les milices de Kadhafi ont investi l’entrée ouest de Benghazi et commencé à tirer anarchiquement sur les habitations. Mouadh a été atteint d’une balle à la tête, à quelques centimètres de son œil. Lui aussi garde un petit «souvenir» de cet accident qu’il n’oubliera pas de sitôt : des petits fragments de son crâne. Durant son séjour à l’hôpital, il a pris le soin de dessiner le drapeau de la révolution sur le mur de sa chambre. C’est sa façon à lui de prendre part à la révolution. Sa maman n’arrive toujours pas à comprendre. «Qu’a-t-il fait de mal? Il ne faisait que jouer? Mérite-il un traumatisme pareil? Je ne sais même pas si, psychologiquement, il s’en remettra un jour…», me dit-elle d’une voix tremblante.
Mohamed Hajaoui, lui, n’a pas eu la chance de Mouadh. Ce garçon de 13 ans a perdu son œil dans l’explosion d’une grenade, laissée, parmi tant d’autres, par les Kadhafistes dans les rues de Benghazi. Mohamed parle peu. Il se réfugie derrière le gros pansement qui barre son visage mais cache mal sa rage. Ce petit garçon, qui adore les dessins animés, ne comprend peut-être rien à la politique, mais il ne pardonnera certainement jamais à ses agresseurs.
«Rendez-moi mon frère»
En sortant de l’hôpital, une jeune femme vient à ma rencontre. «Tu es journaliste, n’est-ce pas? Est-ce que tu peux m’aider? Mon frère a disparu depuis des jours et j’ai tout essayé pour le retrouver, en vain. Je ne sais plus quoi faire» me dit-elle, les larmes aux yeux. Elle s’appelle Mabrouka et elle est venue de Derna chercher son frère disparu sur la route d’Ajdabiya. Habitant chez des amis à Benghazi, elle vient chaque jour à l’hôpital et examine tous les cadavres- un vrai calvaire- dans l’espoir de trouver celui de son frère. «Je veut retrouver mon frère, mort ou vif. S’il est décédé, il faut que je retrouve son corps pour pouvoir faire mon deuil. C’est très important pour moi ainsi que pour toute ma famille» lance-t-elle. Des cas comme celui-là, il y en a des milliers en Libye. Des Libyens qui ont décidé, un beau matin, d’aller sur le front et qui ne sont jamais revenus. Certains ont sûrement été tués, d’autres pris en otage. Une multitude de probabilités qui laisse les familles complètement meurtries, déchirées entre l’espoir et l’accablement. Mabrouka ne retrouvera peut-être jamais son frère, ni son corps. Un jour elle arrêtera de faire le tour des morgues… mais elle sera toute sa vie bouleversée par le doute… par le sentiment qu’il est peut-être vivant quelque part. C’est le prix de la liberté.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com