Culture et démocratie





Par Mohamed KOUKA (*)
Quoi de plus urgent pour ceux qui se pensent vivre dans une société démocratique que de s’interroger sur la place de la culture dans leur société? Sachant que la Révolution a été menée, démocratiquement, de bout en bout, par la jeunesse et le peuple sans encadrement aucun ni avant-garde guidant le peuple. Cela n’exonère en rien les partis politiques, leurs leaders et les autres politiciens de poser la question culturelle. Pas de discussion possible sur les institutions, sur ce qui vaut ou ne vaut pas, sur le bien et le mal. Il n’est pas un humain qui ne sache désormais que les révoltes ou les transformations sociales sont vaines ou inutiles si, le jour venu, la collectivité agissante est incapable de résoudre ces problèmes qui sont d’ailleurs ceux du savoir et de la prise de conscience. On attend toujours, à quelques mois des échéances fatidiques, d’examiner les programmes et les projets politiques proposés à l’avis du peuple. C’est le règne du vide. Nous constatons que le problème culturel paraît absent des exigences politiques du moment, sinon le parent pauvre comme de coutume.
Pour bien situer le débat, il s’agit de la culture en action. La civilisation, c’est de la culture qu’on applique et qui régit jusqu’à nos actions les plus subtiles, «l’esprit présent dans les choses» selon la belle et éclairante formule d’Antonin Artaud. Il faut protester contre l’idée séparée que l’on se fait de la culture, nous intime l’homme de théâtre. Protester contre le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de culture, comme s’il y avait la culture d’un côté et la vie de l’autre; et comme si la vraie culture n’était pas un moyen raffiné de comprendre et d’exercer la vie. La culture s’édifie à partir des aspirations et des intérêts fondamentaux de ceux qui l’incarnent. La culture authentique s’édifie à partir de l’individu .L’individu cultivé devient un noyau générateur de valeurs culturelles, telle est la question capitale et difficile qui se pose à toute société dont l’organisation devient plus complexe .Ce qui est notre cas. Il s’agit de culture vivante, c’est-à-dire de l’effort des hommes pour donner sens à ce qu’ils font, dans quelque circonstance que ce soit. Elle «constitue la valeur sociale de l’homme», selon Kant. Cela implique qu’ils soient libres! Cette liberté nécessite et présuppose l’autonomie. Nous sortons d’un régime d’hétéronomie où la clôture de la signification ne permettait pas la discussion ni le débat sur la chose politique, sur ce qui vaut ou ne vaut pas. La question politique tout autant que les questions éthiques et esthétiques demeurent fermées. Or la création démocratique est la création d’une interrogation illimitée dans tous les domaines: qu’est-ce que le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le beau le laid? Dans une société démocratique, l’œuvre de culture ne s’inscrit pas dans un champ nécessairement de significations instituées et collectivement acceptées. La création démocratique abolit toute source transcendante de la signification. La collectivité crée elle- même, ouvertement, ses normes et ses significations, et l’individu est appelé à créer dans des cadres formellement amples le sens de sa vie. L’action culturelle consiste à aider le citoyen à exercer sa liberté en lui fournissant des moyens de se situer, de se choisir. Il ne s’agit pas de préconiser tel ou tel sens dans lequel il devrait se libérer, il faut simplement mettre les citoyens en mesure de participer à ce qui les concerne. Le danger, c’est que l’homme politique ne sache guère ce que pensent réellement ce que vivent réellement ceux qu’il est censé représenter. Il ne suffit pas de concevoir des structures politiques plus ou moins idéales: encore faut-il qu’il y ait des hommes pour mettre en place et pour animer ces structures. Structures qui doivent favoriser une véritable participation aux citoyens à l’élaboration de valeurs communes. L’homme est exigence de sens, la culture étant «ce qui permet d’acquérir des prises sur le monde». Il s’agit désormais pour nous tous de pratiquer le monde, d’inventer une socialité nouvelle, favorisant la prise de conscience et le pouvoir d’initiative de chacun.


M.K.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com