Des mots et des choses : Silence !





Par Mohamed MOUMEN
Peut-on imaginer le silence comme forme de résistance et mode de protestation? Le théâtre d’El Hamra, à El Hamra même, non pas loin d’ici, non, ici même, dans ce lieu de travail journalier, dedans céans comme dirait Molière, en la maison, dans «la bâtisse de nos rêves» (dixit Ezzeddine Gannoun), vient de l’éprouver vendredi dernier en donnant à voir sa dernière création, La Dernière Heure (The End, soit ‘‘la fin’’: quel titre prémonitoire!), pièce déjà présentée au public, pièce que le ‘‘tout-Tunis’’ a pu voir avant le 14 Janvier sous une forme curieuse et inattendue: une «comédie sans parole», pour pasticher Samuel Beckett. Cette pièce qui a perdu sous l’effet de la révolution et au nom de la révolution ses mots veut signifier le refus : silence contre silence. En fait, il a fallu marquer son refus au ‘‘silence gouvernemental’’ à l’égard de la ‘‘chose’’ théâtrale et à l’oubli des gens d’El Hamra dans les dernières consultations entreprises par le Ministère de la Culture avec les gens du métier. Il a fallu à tout prix afficher sa désapprobation vis-à-vis de ce mépris des gens de la profession théâtrale que les artistes d’El Hamra ressentent très particulièrement. Il importait surtout de manifester cette protestation en termes de théâtre: le jeu dramatique se propose donc ici comme le procédé tout à fait indiqué pour un homme de théâtre, un artiste de scène, afin qu’il affiche sa contestation. Le silence est ainsi conçu et envisagé comme forme et figure de révolte et de protestation. Il n’est pas une quelconque figure d’autocensure quelle qu’elle soit. C’est un acte de liberté, un cri muet lancé à la face de tous ceux qui ne veulent pas comprendre que, pour une cité, l’art est une question de vie et de mort. Mais, tout ça, c’est le côté, le versant politique.
Or, l’acte d’El Hamra dépasse la simple conjoncture politique pour se faire aussi expérience artistique et esthétique digne d’être méditée. Il n’est tout de même pas banal de donner deux versions d’une même pièce, l’une munie d’un texte parlant et l’autre limitée à un texte sans paroles. Le Théâtre d’El Hamra montre par ce travail que l’on peut se passer du verbe dès lors que l’écriture d’une pièce est une grande aventure de sens, un essai de présentation de quelque univers original et personnel. Enlever le verbe, s’en tenir aux gestes, cela relève de l’aventure et de l’essai risqué. Les gens du Théâtre d’El Hamra ont toujours été convaincus, intimement convaincus, que le théâtre est un art de la gestualité, gestualité différente de celle de la danse, mais gestualité tout aussi éloquente et signifiante.
Sans parole
Il a fallu donc toute une révolution pour se convaincre définitivement que le théâtre est un langage gestuel, qu’il lui arrive de pouvoir se passer des mots et de tout le langage verbal? En tout cas, on fait ici l’expérience de la gestuelle théâtrale comme partition scénique. Quand les gestes et les mouvements sont pris, en effet, dans une vision qui tente d’exprimer tout un monde, un état de société ou un moment d’histoire, ils réussissent toujours à se construire d’une manière ou d’une autre en quelque composition de type symphonique: c’est tout à fait le cas de The End. Elle est un diagnostic sans pitié, une radioscopie sans concession de notre société d’avant le 14 janvier, cette société qui agonisait lentement, mais sûrement. Ce que dit cette pièce, c’est qu’avant la révolution du peuple, tout mourait à petit feu. En ce temps-là, il n’y avait vraiment plus lieu pour les rêves et les espoirs. Tous les horizons étaient comme bloqués. Avec des accents de dérision, The End s’évertuait à nous dessiner la fin de ce monde-là. La fin! Tout juste comme annoncé dans le titre: «La Dernière Heure»! Une fin sans fin, une fin qui ne finit pas de finir, comme dans «Fin de partie» de S. Beckett (encore lui !). C’est par conséquent ce monde crépusculaire qui est le propos même de la partition gestuelle, véritable orchestration scénique symphonique que nous propose cette pièce. Cette dernière, qui s’est délibérément tenue au silence (verbal et oral), n’est pas du ‘‘théâtre muet’’— à moins de voir dans cette qualification quelque chose proche de ce que nous appelons le cinéma muet. Il serait peut-être un théâtre non parlant. Mais à ne pas trop parler, cette pièce n’a néanmoins rien perdu de ses vertus premières. Bien au contraire, elle a gagné en vigueur et peut-être même en rigueur. Elle est devenue plus concise, plus concentrée, plus intense. L’intensité est la qualité supérieure, la vertu première de cette nouvelle version de La Dernière Heure.
C’est, dans ce qu’on appellera désormais la nouvelle version de La Dernière Heure, cette intensité qui emporte. Elle est source d’émotion d’une qualité toute particulière, pour ne pas dire très rare. D’un coup, on est face à un art consommé de la litote. Mais, parallèlement, et disons paradoxalement, on est mis en présence d’une pièce qui se caractérise par le fait que les gestes et les séquences gestuelles, où les attitudes et les postures, bref tout le comportement physique des acteurs, se distinguent furieusement par leur ampleur et leur caractère emphatique: on dirait que les corps se meuvent au ralenti, évoluent en cadence et rythmes dansés. Si l’on peut surprendre par moment un côté ballet, on est mis en présence surtout d’une ballade dans le genre des latinos, ballade tragique dont la marque stylistique principale est l’emphase et le pathos. C’est cet étirement du gestuel, cette lenteur essentielle (si l’on fait abstraction bien sûr des accélérations et des inévitables variations rythmiques) qui créent et renforcent l’émotion peu égalée par nos théâtres de cette singulière et si poignante ballade scénique. Encore une fois, le Théâtre El Hamra, théâtre œuvrant à être un théâtre d’intensité, réussit à nous surprendre et à nous émouvoir le plus intensément du monde, justement.


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com