Ben Brik président (10)





Témoignage prémonitoire sur la révolution
Nous publions depuis mercredi 30 mars, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
Du temps de Ben Brik, les clandestins remontent à la surface. Les ex-trafiquants de devises deviennent des cambistes, les passeurs, des grossistes, les voleurs, d’honnêtes «banquistes». Le temps des solistes est révolu. C’est le règne de la harissa-dinars. Le calcul est simple: obtenir un crédit pour un projet bidon est plus rentable que de mettre en circulation de la fausse monnaie ou de mettre au pied une distillerie de boukha dans une grange. Oubliez donc les combines grossières et soyez plus avisés. D’abord, il vous faut un jeu de cartes d’identité falsifiées. Les postes de police en regorgent . Des faux tampons pour confectionner des garanties bancaires, des factures... des pots-de-vin pour graisser la patte à un employé trop regardant. Prenez un requin en guise d’avocat, sans discuter ses honoraires. Pour fuir les dettes faites faillite, mais n’oubliez pas de faire don de votre jaguar Good Year et de votre villa Technicolor à vos cousins germains.
Tunis City, 2004... Juste après, de la fatigue et de l’agitation. Debout sur les escaliers de la gare centrale, un groupe d’hommes maigres, poltrons et grêles pense: «Si on pouvait manger chaque jour des gaufrettes...» Dès qu’on commence à penser gaufrette, ça va mal. Le chômage augmente, la pauvreté s’aggrave, les grèves se multiplient, les scandales s’accumulent, les banlieues s’embrasent et l’autorité s’écroule... Et pour tout arranger, en passant en bagnole devant une palissade, j’ai vu un type qui ajoutait: «Dix-sept ans qu’on sème... la m...», «Exister, c’est respirer l’angoisse», «Personne ne me prendra vivant pour me couper la z...». Les gens ont faim. Le cours du dollar est à un million de dinars. Chaque chantier a son agitateur. Le gouvernement navigue à vue. Demain ou peut-être dans une heure, la catastrophe va nous tomber dessus et nous serons noyés dans le sang. Tout le monde a peur. Mois aussi. La peur t’empêche de dormir la nuit. Rien ne colle, rien, sauf la peur. Il n’y a plus d’indicateur de chemins de fer. Vous imaginez un pays sans indicateurs. Tu es triste sans savoir pourquoi tu es triste. Si on veut payer le loyer, on n’aura pas d’argent pour manger. Si on mange à notre faim, on ne pourra pas payer le loyer. Les gens croient qu’on va les tuer, que leurs enfants vont être tués. Les femmes croient qu’elles vont être violées, torturées. Pas de risque. Mes gens sont pacifiques . Ce ne sont pas eux qui deviennent fous. Ils sont bons et ronds comme des pastèques. Regarde tous ces gens. Ils n’ont pas la force de rouspéter. Ils sont humiliés. Ils ont trop peur. Ils ont été trop piétinés. Ils sont las, hésitants.
Qu’est-ce qui ne va pas? Un tas de choses, c’est sûr. Que fait-on quand on est pris dans un cauchemar? Eh ben, je fais mon travail. J’essaie de créer des poches d’ordre et de sang-froid au milieu de la gabegie. J’étais au bord de la gerbe.
Je suis peut-être un parasite. Un être répugnant. Je suis malade. J’ai envie de me présenter à un gros lard, un policier bête et de lui dire : soyez aimable, frappez-moi, peut-être même, s’il le faut, tuez-moi. Mais punissez-moi une bonne fois pour que je sois délivré de mon angoisse, frappez-moi fort, faites-moi mal, cela ne me fera de toute façon jamais aussi mal que le mal avec lequel je suis obligé de vivre jour après jour. Je ne cherche pas le bonheur, je cherche le repos. Je suis un géant aux pieds d’argile, un colosse en train de s’effondrer, un homme sous trop de fardeau. Le visage exact de l’humaine condition. Cent et une heures de la vie d’un homme au bout du rouleau hanté par tous ces gens qui lui en veulent et qui, sous le poids du cauchemar, va disjoncter. Alors, le hibou prit la parole et fit tomber: «Et si j’avais été le seul à croquer toute la pomme!» La nuit du 6 au 7 novembre, sans en référer au Parlement: Les Sfaxiens ont proclamé leur indépendance. Jendouba a décéré l’embargo sur l’eau potable à destination du Sahel et du Cap-Bon. Tunis a imposé le visa d’entrée pour les gens de Kébili, Goubellat et Bouârada. Mahdia a extradé les ouvriers des chantiers et les Souassis vers Hantaya. Des milices ont pris d’assaut Medjez El Bab, la gare Mhamid, Borg El Ifa et la Kanga...
Fils de... ! Je vous ai accordé une parcelle, et vous lorgnez sur tout le lopin. Ingrats que vous êtes ! Maintenant vous allez voir. Je fais kicks, nada, niente, rien. Que personne ne bouge! Ça vous va comme ça! J’ai craché dans le verre. J’ai confié mon sort au général Zarrouk et aux troupes d’Al Inkichari. J’ai traqué les hommes de la tribu de Youssef dans les moindres recoins. Et c’est alors que j’ai pu me calmer et retrouver mon sang-froid: je n’avais plus d’ennemi.
Tunis City, les nuits de braise, au coin de la rue Bach Hamba et l’avenue Habib Thameur. Sirène hurlante, lumières rouges tournoyantes, une ambulance déboule à toute allure et s’arrête pile au milieu du carrefour dans un crissement de pneus effroyable. Le conducteur lâche le volant ,saute sur son siège, court, va s’accroupir auprès d’un homme étendu sur le trottoir, baignant dans son sang.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com