Ben Brik président (13)





Témoignage prémonitoire sur la révolution
Nous publions depuis mercredi 30 mars, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
BEN BRIK A VECU
L’homme a été mal conçu. Il est une perversion de la nature. Voilà où nos expériences, encore modestes, entrent en jeu. Nous pénétrons dans la construction de base. Nous la restructurons. Nous libérons les forces productives et canalisons les destructives. Nous éliminons les êtres inférieurs et faisons progresser le nombre des utilisables. C’est la seule solution si l’on veut empêcher la catastrophe finale.
Ingmar Bergman
Guerouabi chante: «Hier, j’avais vingt ans». Je chante mieux : «Dans mon nid bien au chaud... l’esprit clair comme l’eau de roche».
A mon passage, on crie: «Hey... hey... hey... voilà le grand chef qui remonte le boulevard... Les hommes effrayés, les femmes haletantes et les enfants se retournent: qu’est-ce que c’est que ce géant-là, ce grand format, ce double canon, qui fait des enjambées d’un kilomètre. Il déambule dans la ville et ne s’arrête que pour les pucelles aux nichons matrayouz et aux jambes les plus longues pour se nouer autour de ses reins puissants».
Qui a vécu mieux que moi, tu peux me le dire? J’étais pauvre et j’ai pu jouir pleinement de l’argent. Je suis laid et j’ai réussi à séduire les femmes les plus belles. Une vie intense et longue. Mais l’ennui, c’est ça: peut-être un peu trop longue. Je ne supporte plus de me regarder dans la glace. Un corps fripé comme celui d’un insecte desséché. Et quand tu n’as plus ton ..., eh! bien, c’est ça le régiment qui s’en va à l’aube. J’ai glissé...
Ce n’est pas vrai que nous sommes tous seuls devant la mort. Certains sont plus seuls que d’autres, parce qu’ils étaient déjà seuls et qu’ils ont même la solitude honteuse, si honteuse qu’elle est indicible. La proximité de la mort est comme un crime qu’on a honte d’avouer même à un compagnon et pourtant on garde le désir de se confier à quelqu’un, un inconnu dans la rue peut-être.
La nuit s’étend, elle monte des ténèbres et la lumière a juré de ne plus s’y rendre. Elle s’est éteinte. Cette nuit-là, je ne vois plus en rêve, les rêves qui m’ont permis jusqu’ici de supporter l’interminable écoulement de la vie. Un busard plane dans mon ciel dont il masque les astres. Il me considère avec un œil malsain. Il compte devenir charogne. D’un mouvement royal, il plonge vers le sol. Quand il en est tout proche, il bat des ailes à grand bruit pour terroriser sa proie. Je suis la proie. Je ne bondis pas pour échapper à ses serres.
A qui dire adieu, à quoi? Au palais, aux gens? Cela ne sert à rien: toutes ces choses descendent avec moi. A quoi confier l’orgueil sauvage de la vieillesse qui brûle mais se refuse à devenir cendre? Qu’ai-je à faire de la force? Je n’en ai plus besoin. Je suis rassasié, je ne veux plus rien. Je m’en vais. Vers des contrées sans eau, sans arbre, sans homme. Sans espoir. J’ai appris à déjouer l’orgueil, l’envie, le fantasme et la vanité qui te conduisent à des impasses. La douleur, le chagrin, l’argent, l’amour et le temps n’ont pas réussi à m’éloigner du pouvoir. J’ai su l’utiliser et surtout ne pas l’utiliser.
Il y a ceux qui ne s’abaissent jamais, ne flattent jamais, ne reculent jamais, ne trahissent jamais, ni ne se trompent jamais. Moi, je suis de ceux qui jalousent toujours un sort meilleur, pour me raccrocher à la vie.
J’avais le look du métier : un moulage peint, impassible avec un sourire découpé dans de la cire rouge, un front lisse et des yeux revolvers qui disent: «Trop fort pour vous, fort alikoum... trop fort pour être battu!».
J’occupe toute la place, comme une mosquée. Rien ne peut me toucher, il n’y a pas de recours contre moi. Mes reculs ne me font pas perdre. Les vôtres me font gagner. Contre moi, il ne s’agit pas de me battre deux fois sur trois, il faut me battre à tous les coups. Si vous perdez une seule fois, je rafle la mise.
Que faire de plus pour que la vie vaille encore d’être vécue? J’ai subi un effaçage chirurgical des rides, un ponçage de la peau, une injection d’extraits de fœtus humain. Mais on ne peut rien contre le vieillissement des os, la désagrégation des cartilages, la transmutation du sang en eau et le squelette qui commence à se contracter sous son enveloppe de chair. Le venin a disparu, de même que la force pour mordre. Une peau ridée, un crâne chauve et recouvert de taches brunes semblables à des taches de nicotine. Le cou ridé, la peau squameuse. Le dos large et courbé, comme les parfois d’un vase. La poitrine étroite. Les jambes chétives. Mes deux genoux fléchissent, je commence à souffler. Je reste au milieu du chemin.
Je suis tenu à la vie par le fil du royaume. Je me nourris d’âmes et de spectres. Ni pain, ni vin. Au creux de ma main, ma main comme une lame, je façonne les destins des hommes et des femmes. La vie s’est prolongée. J’ai pour seul horizon le zéro. Faut-il tenir encore droit sur scène? Le départ? Le testament est dans la besace. Personne pour me succéder? M’éliminer peut-être...
Ce peuple, véloce et affûté, m’a coûté la peau des fesses. J’ai fait venir des contrées lointaines et des temps incertains les plus grands savants pour qu’ils fouillent dans sa caboche: Ibn Jazzar, Ibn Zohr, Errazi et le docteur Frankenstein.
Résultats stupéfiants! Le peuple des ratés est né: un peuple d’asexués, ni mâle ni femelle. Des créatures faibles et débiles. Des avortons d’une race de bestioles pitoyables. Des faces aveugles. Des visages absents. Des gâteux qui font dans leurs pantalons. De fausses couches. Ils ont subi tant d’insultes, d’affronts qu’ils sont morts à leur naissance. Ils sont fatigués de parler. D’être debout. A bout de résistance. Ils sont morts il y a cent ans. Que du vide. Pas de cœur pour pomper, pas de veines, pas de cervelle. Ils puent le cadavre.
Un nouveau peuple est né. Avec un nouveau sang! Un peuple qui dit toujours: «présent». Qui veut à nouveau rire, chialer, chanter et danser? Personne ne boit plus, ni ne fume, ni ne chie, ni ne prie. Qui lit et qui écrit? On ne copule pas et on n’engendre plus. Personne pour parler. On ne s’amuse plus la nuit. Un peuple doux et fin qui pour moi seul se lève. Qui ne colère jamais, n’aime ni rêve. Haïr? Souffrir? Pleurer? Se moucher ou péter? Se masturber? Roter? Faiblir ou convoiter? Mentir, voler ou arnaquer? J’ai égorgé le corbeau et tous les filous du quartier. Que des moutons modernes.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com