Ben Brik président (14)





Témoignage prémonitoire sur la révolution
Nous publions depuis mercredi 30 mars, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
Tous mes gens sont bien joli-jolis, proprets et sentent le bonbon. A peine ont-ils un nom. Ils ne se fâchent pas et me suivent comme des oies. Qui aurait jamais cru que tous ces Tunisiens jappent comme Jacob, le patient de Jehovah? Mon peuple est un trésor, en or. Un peuple inégalé qui applaudit et dort. Une langue-de-chat trempée dans un bol de lait. Un peuple contrefaçon qui m’aime à ma façon. Un peuple de oum traki nass mlah, bon enfant et con. Un peuple de Ouled Ahmed:
Heureux de notre sort
Heureux de nos gouvernants
Ils ravalent les paroles au fond de la gorge
Pour qu’ils s’en étranglent...
Heureux d’un siècle qui luit
... et de l’autre qui s’éclipse
me voilà avec mes deux cornes de cocu.
Ils sont pareils à une vieille horloge qui n’indique plus l’heure mais qui ne s’arrête pas non plus, une horloge aux aiguilles faussées, au cadran aveugle, dont la sonnerie rouillée reste silencieuse, une vieille horloge continuant d’émettre son tic-tac et à coucouler sans que cela veuille rien dire. Un mannequin empaillé, exposé de la sorte pendant des siècles comme un avertissement: voilà le sort qui attend les têtes de Turcs. Un lapin qui accepte de tenir le rôle que prévoit pour lui le rituel et reconnaît que le loup est plus fort. Il devient timide, peureux, il fuit, creuse des terriers au fond desquels il se cache quand le loup rôde dans les parages. Et il supporte la menace. Il sait quelle place lui est assignée. Il y a peu de chance qu’il provoque le loup. Tout ce dont il a besoin, c’est de devenir heureux d’être un lapin.
Qu’est-ce que j’ai fait, moi? Presque rien, mais pas rien. De la supercherie. J’ai toujours été un arnaqueur, j’aime créer du faux-semblant. Comme au poker, le plus important c’est le bluff. On pensait que j’avais un full aux as dans la main. Que je l’aie ou pas, qu’est-ce que cela peut faire? L’important, c’est qu’on le croie. Avec ou sans, j’ai réussi. Ce n’est pas bidon.
Je ne suis pas un ogre de basse-cour. Je suis un croqueur de ..., voilà tout.
Pour que les gens te disent amen et courbent l’échine, le mieux, c’est d’attaquer là où ça fait le plus mal. T’as déjà encaissé un coup de genou dans les ... pendant une bagarre? Ça te coupe le souffle! Y a rien de pire! Ça te pompe jusqu’à la dernière flaque.
Les déchets de la société, les pitoyables qui se démènent pour leurs voisins, je leur réserve le coup du berger. Je commence par lécher le..., passe aux...., remonte au... Je me dépense sans compter et j’évite toujours de toucher le ... Puis je prends le..., l’enfonce au tiers de la longueur, appuie à petits coups de dents et je jouis. Après je creuse la peau avec ma langue, et j’arrache ses... en les aspirant tour à tour dans ma bouche et les recrache et les laisse pendre comme ça mouillés et bizarres au bout de leurs cordons et se balancer sur son .... Et lui, l’imbécile, il est là. Il a très mal mais plus mal encore à la vue de sa propre castration. Il ne peut plus se résoudre à toucher son matériel. Il hurle de désespoir. Il ne peut plus voir mon visage, le visage de l’architecte de son impuissance. Les trous rouges dans son... luisent comme des lampes. Comme s’il y avait un feu plus profond que le feu de la douleur.
On aimerait pouvoir dire qu’Allah punit ceux qui font de telles choses mais on sait que les hommes qui ont derrière eux de mauvaises actions jouissent du confort, meurent en paix et sont enterrés avec honneur.
Vous devez comprendre que l’ogre existe bel et bien. Le mangeur de ... Qu’il n’a pas disparu et ne disparaîtra jamais. On ne peut dire d’où viennent de tels hommes ni où ils risquent d’apparaître. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’ils existent.
Je sais que si le mal que je fais est suffisamment atroce, les hommes ne protesteront pas. Que les hommes ont juste assez d’estomac pour les petites bavures et que ce sont les seules auxquelles ils opposent une résistance.
Combien acheter la façon de vivre d’un homme? Combien payer pour ce qu’est un homme? Ça coûte combien de ne pas laisser un homme se balader à sa guise? J’ai dit: Pas question d’avoir le droit d’être des hommes.
Durant un siècle et une année, les Tunisiens ont accepté les joies de la paix du palais et nul autre que moi ne sait à quel point je n’ai rien fait. Je ne les ai pas divertis. Je ne suis pas chamane. Je n’ai pas de calumet de paix. Je n’ai jamais prétendu avoir un bâton qui fend l’est de la mer du Milieu ou un vaisseau qui s’abat sur le pont-levis de San Francisco. Je ne me souviens pas avoir soutenu le ciel pour qu’il ne tombe pas sur leurs têtes.
Je n’ai pas besoin de vous montrer du doigt, d’accuser... J’ai le génie de l’insinuation. Avec moi vous avez toujours l’impression d’avoir commis tous les crimes de jalousie, de convoitise, de paranoïa…
Je ne vous ai pas marqués au fer rouge. Je ne vous ai pas attachés comme un poulet rôti. Tout ce que j’ai fait, moi, c’est de vous assister. Je collecte de la semoule, du sucre, du thé, du café, de l’huile, des souliers, des pantalons, des caleçons, du savon, des couvertures et je les distribue aux jeunes couples qui traversent une mauvaise passe. Un coup discret frappé à la porte. Le panier enrubanné. Les deux jeunes gens tellement transportés de joie qu’ils sont incapables de proférer un son. Le mari bouche bée. La femme qui pleure sans honte. J’examine le logis d’un œil critique. Je leur promets de leur faire parvenir de l’argent pour acheter... quoi donc? Mais un logis réglementaire.
Je dépose le panier au milieu de la pièce. Et quand je me vois envoyant à la ronde des baisers, en souriant d’un sourire niais, ils sont tellement grisés par ma bonté qu’ils restent cloués. Et voilà le jeune couple définitivement à la merci de la charité.
Et maintenant qu’il est bien tard, que je suis devenu vieillard, qui viendra être le pillard? A qui reviendra ce prêt-à-porter, ce peuple figue de barbarie épluchée? Au type qui croit que les hommes sont nés égaux comme les dents d’un peigne? Pas question! Mon successeur, c’est l’enfant prodigue, je lui déblaie la route de la gloire. C’est mon assassin. En attendant le baiser de la mort, la montagne ne bouge pas. Caïn, qu’as-tu fait de ton père? Il a crevé mes yeux et a épousé sa mère. Malheur. Et les Anciens prédisent: «Les murs tomberont, le faucon effrayé s’envolera du gantelet blanc, la flamme s’éteindra dans la lampe de bronze, et la fille du capitaine sera brûlée dans le poêle. Leur mère a dit: «Vivez...» Il leur faut maintenant souffrir et mourir».
Au mariage du loup, l’eau gagne la semoule, de la coquille est sorti un hibou gris et, sur le dos des chiens, des selles ils ont mis. Ya sallek wa ya sellek.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com