Qui sont les rebelles libyens? : Focus sur des hommes pas comme les autres





Ils vivent sur la ligne de front, affrontent les missiles avec des Kalachnikov, et jurent que Kadhafi ne conservera son trône que sur leurs cadavres. Mais en fait, qui sont ces insurgés qui hantent les nuits de Mouammar et éveillent la curiosité du monde entier?
Ce sont ceux à qui Kadhafi a posé la fameuse question lors d’une de ses crises de nerfs nommée discours: «man antom?» (Qui êtes-vous?)… et qui ont ironiquement répondu: «nous sommes ceux qui t’ont supporté pendant 42 ans».
Ce sont ceux que la chaîne nationale libyenne traite de « rats», de «collabos», de «drogués», de «traîtres» de «terroristes» et de tous les noms d’oiseaux.
Ils sont postés sur la ligne de front, à Ajdabiya, à El Brega, à El Aguela, à Ras Lanouf, à Ben Jawwad et dans toutes les villes libyennes qui aspirent à sortir du joug si pesant de Mouammar, après quarante-deux ans de non-sens généralisé.
Treillis militaire et brodequins, ou bien tee-shirt, Jeans et baskets… les insurgés libyens viennent de tout l’Est de la Libye pour faire une guerre qui leur a été imposée, alors qu’ils avaient juste demandé des réformes. «Le premier jour, les manifestants n’avaient même pas demandé le renversement du régime. Ils sont descendus dans la rue avec les drapeaux verts revendiquant juste des réformes. Il a suffi que les milices de Kadhafi leur tirent dessus pour que les revendications changent radicalement. Après que le sang libyen a coulé, il n’était plus question que Mouammar reste au pouvoir» me dit Fatma, une jeune libyenne habitant à Tobrouk, en me montrant les vidéos des premières manifestations en Libye.
Il faut dire qu’après les révolutions tunisienne et égyptienne, les jeunes libyens ont été plus que stimulés, dévorés par une sorte de sentiment «d’infériorité» et par une question plus que frustrante: «et nous alors??»
Des blagues qui témoignent de cette frustration ont même été inventées par les Libyens eux-mêmes, comme s’ils s’auto-stimulaient de la sorte. La plus répandue est sans doute celle qui stipule qu’après la révolution égyptienne, les Tunisiens se sont adressés aux Libyens en leur disant: «Libyens, baissez-vous un peu qu’on puisse voir les hommes en Egypte».
Volontaires
Alors que les manifestations pacifiques se sont transformées en conflit armé et malgré le déséquilibre total entre les forces de Kadhafi armées, entre autres, de missiles Graad et les volontaires qui ont réussi à s’octroyer des kalachnikov et des fusils, des milliers de jeunes et moins jeunes ont afflué sur la ligne de front pour empêcher les Kadhafistes d’avancer vers les villes de l’Est.
Fonctionnaires, étudiants, ingénieurs, chômeurs et autres… La grande majorité d’entre-eux n’a jamais parlé politique, ni émis la moindre protestation, dans un pays où le simple fait d’insulter Kadhafi est passible de trois ans de prison. Pourtant, ils n’ont pas hésité une seconde à sauter dans la première voiture à destination du front.
Si certains sont passés par les camps d’entraînements qui ont aussitôt vu le jour à Tobrouk et à Benghazi, d’autres n’y avaient même pas pensé, et ne savaient même pas manier l’arme qu’ils avaient sur l’épaule. Sur le front, il a fallu que les plus initiés donnent des cours aux autres. Trois ou quatre tirs en l’air dans le désert, et le jeune libyen qui passait, quelques jours auparavant, ses journées sur les bancs de la faculté «Qar Younès» de Benghazi, est fin prêt pour les combats. Il est désormais ce qu’on appelle un insurgé.
«C’est un devoir… Nous avons supporté, Dieu seul sait comment, quarante-deux ans d’humiliation, d’absence totale de développement dans le pays, de tentatives acharnées de la part de Mouammar de nous abêtir, au point que nous sommes devenus un sujet de moquerie dans tout le monde arabe. Après tout ceci, il ose nous bombarder avec l’aviation militaire et nous envoyer des mercenaires, payés avec notre propre argent, pour nous massacrer ! Trop, c’est trop… ça suffit, il faut qu’il parte. S’il veut continuer à gouverner la Libye, il faut qu’il nous tue jusqu’au dernier», m’affirme Ahmed, un quadragénaire drapé dans sa couverture fleurie, lors d’une nuit étoilée, sur la ligne de front à El Brega.
Après les premiers jours marqués par des centaines de morts tombés sous les bombardements aériens et la défection de plusieurs militaires libyens qui se sont joints aux insurgés, les premières brigades militaires combattant contre Kadhafi ont commencé à se former. C’est ainsi que les forces spéciales (katibet assaiiqa) se sont réorganisées, sous l’égide de «l’armée de la libération de la Libye», passant sur les premières lignes du front, devant les insurgés qui se positionnent désormais sur les lignes arrières.
Pendant les bombardements effectués par les Kadhafistes, les rebelles, dont les kalachnikov ne servent plus à grand-chose dans ce genre de situations, sont contraints à reculer de plusieurs kilomètres. La scène des cortèges de voitures et de camionnettes des rebelles fuyant à toute allure en plein désert, alors que les explosions les poursuivent de partout, est très courante.
Pendant l’une des fois où j’ai été contrainte à faire demi-tour avec les insurgés surpris par un bombardement des milices de Kadhafi aux portes de Ras Lanouf, et à fuir la mort qui se lance à nos trousses, un des rebelles, âgé de plus de 50 ans, me lance, l’air abattu: «ça fait trois jours que je n’ai pas enlevé mes brodequins… je n’épargne aucun effort pour servir la révolution, mais dans des situations pareilles, je n’y peux rien. Que veux-tu que je fasse avec mon Kalach face aux missiles qui me tombent dessus. Je ne peux que reculer».
Les barbus de la révolution
Je scrute du regard ces Libyens transformés en combattants en quelques heures et j’essaie de trouver un profil commun qui puisse les réunir. Terroristes? Certainement pas. Ces milliers de Libyens, dont la plupart sont barbus, avec l’empreinte de prière sur le front, qui avancent tous aux cris d’Allahou Akbar (Dieu est Grand), qui font la prière en groupe dans le désert, dans une scène qui fait tellement peur aux journalistes occidentaux, n’appartiennent pas pour autant à Al Qaida. Il faut dire que les Libyens sont pieux de nature, et de culture. Dans toutes les villes libyennes que j’ai pu visiter, la grande majorité des femmes sont voilées, la presque totalité des Libyens font la prière. Le vendredi, jour de la prière hebdomadaire, tout s’arrête. Après le déclenchement de la révolution, et comme durant toute épreuve, la fibre religieuse des Libyens a été largement dopée, notamment avec cette conviction de faire face à un sanguinaire, ennemi de Dieu. En témoignent la prière en groupe qu’ils font chaque vendredi à la place Tahrir, en plein centre de Benghazi, et l’omniprésence des mots comme «chahid» (martyr) et «Jihad» parmi les Libyens.
L’islam est, certes, très fort en Libye. Mais c’est un islam culturel, non politique. Il y a certainement des tentatives d’infiltration de la part de plusieurs parties, dont fort probablement Al Qaida. C’est inévitable. Mais de là à parler de la présence massive d’Al Qaida en Libye, il y a un seuil que seul un Mouammar Kadhafi peut franchir.
Intrépides, fougueux, parfois même désorganisés, les rebelles libyens avancent et reculent mais ne baissent jamais les armes. Habités par un patriotisme qu’ils n’avaient pas auparavant, selon leurs propres aveux, seule une idée les obsède : renverser Mouammar.


De notre envoyée spéciale en Libye, Fatma BEN DHAOU OUNAÏS




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com