Ben Brik président (15)





Nous publions depuis mercredi 30 mars, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
Ben Brik président (15)
MACONDO
Eux qui sont innommables
comme les fourmis dans la terre
les poissons dans l’eau, les oiseaux dans l’air
eux qui sont poltrons,
courageux
ignorants
et sages
eux qui sont des enfants
eux qui font table rase
et eux qui créent
notre livre ne contera que leurs seules aventures
eux qui se laissent prendre aux menées du traître
jettent leur drapeau
et abandonnent l’arène à l’ennemi
courent s’enfermer chez eux,
et eux encore qui percent de leur poignard le traître
eux qui rient comme l’arbre vert,
eux qui pleurent trop tôt,
eux qui injurient père et mère
notre livre ne contera que leurs seules aventures
Nâzim Hikmet
Les orages éclatèrent juste avant minuit, noyant sous leurs averses les coups de klaxon et le tintamarre qui marquaient de leur signal la nouvelle année. 2105 fit ainsi son entrée à Tunis City dans un vague crissement de pneus excités et l’amoncellement de nouvelles qui prédisaient que les années dix allaient être une décennie de merde.
La ville roupille, les gens se démènent au pif et il n’y a personne pour m’ouvrir la porte. On se demande chaque mois d’où va tomber l’argent pour le loyer et on est trop beurré pour aller travailler. Alors, on fait la sieste pour oublier. On se la coule douce, pas de loyer, pas de fringues. On n’a qu’à barboter, chier, caqueter, picorer, farfouiller... et puis un jour le grand plouf... C’est ce qui arrive, disent les Anciens, lorsque «les gens décideront bientôt que leur terre doit faire partie de ce monde monstrueux et quand cela arrivera, tout sera terminé; dès qu’on ressent ce désir, le virus est en nous et les symptômes de la maladie commencent à apparaître. On vit en termes de temps et d’argent, on pense en termes de société et de progrès. Tout ce qui leur reste alors à faire est de tuer les autres, eux qui pensent comme eux, et bon nombre de ceux qui opinent autrement, puisque c’est le stade final de la maladie».
Pourtant, Ben Brik avait tout apporté: des maisons bien équipées, des jardins d’enfants, des clubs sportifs... Les employés étaient les mieux payés du sous-continent. Tunis City semblait un havre de paix. Ses habitants paraissaient moins angoissés, moins stressés par la cherté de la vie qu’ailleurs.
Aussi, quand il y a eu la crise, ce fut pour les habitants un choc inoubliable.Les gens erraient, comme assommés, en se demandant ce qu’ils allaient devenir. Ils ont touché terre.
Les Ibrahimi ont un bel appartement dans un immeuble de deux étages, rue Lumumba. Tapis sur les murs, nattes au sol, meubles vitrifiés... Comme dans tous les foyers qui ont acquis des biens grâce à un dur labeur. On se rappelle ici dans les moindres détails à quelle occasion chaque objet a été acheté et sa valeur. Annoncée en anciens prix, quand le dinar était une monnaie respectable. L’antenne parabolique, sur le balcon, a été achetée 12.000 dinars, en 2004. Ce fut sans doute une des dernières acquisitions, car c’est cette année-là qu’il y a eu ce qu’il y a eu.
A présent? Si El Ibrahimi pointe, chaque jour, près de la gare, pour vendre ce dont il peut se passer encore: appareil photo, magnétophone... Il disait: «Nous avons le monopole de l’art de la débrouillardise. On croyait jusque-là que personne ne pourrait nous le contester. Il suffit d’un petit grain de sable pour qu’une pyramide s’effondre».
Changement de décor.
La même rengaine
Assise par terre près de sa maison, M’barka Chikhaoui pétrit de la semoule pour le déjeuner tout en réfléchissant à un problème déchirant: de quoi a besoin en priorité sa fille de quatre ans, de nourriture ou d’une mère? M’barka, une femme discrète au doux visage encadré par une épaisse chevelure noire, explique que la famille ne peut se permettre les deux à la fois. A la suite de la fermeture de la mine de phosphate de Kalaât Khisba, un village du Nord-Ouest, son mari a perdu son emploi de conducteur d’engins.
Le ménage ne dispose plus que de maigres revenus provenant des petits boulots effectués par M. Chikhaoui dans les villages alentour. L’argent sert à acheter des médicaments et de la nourriture pour Sara, leur petite fille anémique. Quand elle le peut, M’barka met de côté un peu d’argent destiné à payer une opération de l’estomac. Pour l’instant, elle a choisi de dépenser l’argent pour Sara. Elle-même est encore en vie depuis trente-deux ans et, raisonne-t-elle, à quoi bon préserver la vie d’une mère au prix d’un enfant?
Dans les foyers démunis des villages de l’intérieur, l’application du programme de Ben Brik signifie chômage, malnutrition et maladie. «Chaque année, on dégarnit notre panier d’un produit. L’année dernière, on a supprimé le thé et le sucre. L’année d’avant, c’était la viande . Aujourd’hui, on n’a plus assez de pain», dit doucement M’barka.
M’barka prépare son dîner. Au menu, ce soir-là, de l’assida, une bouille à base de son. «Autrefois, je donnais ça aux chiens, et même eux n’aimaient pas, raconte-t-elle. Ma grand-mère m’a dit que cela se faisait quand les temps étaient durs».
Un autre paysage humain
Lazhar Boughalmi, un paysan de cinquante-cinq ans aux cheveux en bataille, traîne son bourricot. Il est maigre, mais il ne craint pas de connaître un jour la famine. A l’écouter raconter comment il se débrouille pour survivre, on comprend mieux ce qui a préservé les plus défavorisés des difficultés plus grandes encore. Le choc est amorti par le travail des enfants et des femmes qui rapportent un salaire d’appoint, la contrebande, le marché parallèle et l’immigration...
Derrière le rempart des splendeurs carthaginoises, à l’écart de la route et du chemin de fer, il y a toute une réalité méconnue. Dans le soir tombant, à vingt minutes de Tunis, on fait une petite halte dans un village où les animaux vivent avec les hommes. Il n’y a pas de voirie, ni d’eau courante. L’hygiène est peu connue, les yeux sont gonflés par le trachome, les immondices s’accumulent sans que quiconque ait l’idée de les enterrer.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com