Des mots et des choses : Le temps des cris





✒ Par Mohamed MOUMEN
Ce samedi-là, les gens de théâtre étaient pratiquement tous là, au Centre Culturel international de Hammamet afin de débattre de leur art et de ses problèmes, avec Ezzeddine Bach Chaouch, le Ministre de la culture qui décidément va devoir plancher dur vu l’énormité de la tâche. Et d’abord, en aura-t-il suffisamment de temps vu que son mandat, provisoire, est horriblement court? A écouter toutes les plaintes et doléances émises par les artistes ce jour-là, on peut deviner facilement que même la tâche des prochains ministères sera corvéable à merci. A croire que l’ancien régime de Ben Ali n’a rien fait durant son déplorable «règne». Pis, on dirait qu’il a tout fait pour mettre par terre le peu d’acquis culturels réussis par le régime de Bourguiba. Personne, non personne ne pouvait imaginer l’étendue de tout ce champ de ruines laissé par l’ancien dictateur de Tunis. C’est un paysage post-apocalyptique, un immense et incroyable champ de désolation. C’est à pleurer de rage: Dieu, quel gâchis! Des années perdues, passées à ne rien faire et dépensées à tout défaire. Tous les sous-secteurs du secteur théâtral sont touchés. Rien n’est épargné. Pratiquement, rien ne va. Rien n’a été entrepris pour développer ce qui demande à l’être. Tout est donc resté sous-développé. Tout semble souffrir de maux infinis et souvent insolubles ou presque. Les incohérences, les aberrations, les absurdités, l’absence de logique et de bon sens, l’arbitraire en somme, règnent à tous les niveaux et dans toutes les branches de l’activité théâtrale. Cela concerne aussi bien la formation que la production, la création, l’animation, la diffusion ou la distribution. Rien de structurel qui serait entrepris ou édifié au cours de cette traversée du désert par notre culture. Pour faire oublier ce désert (et cette désertification), on nous fera miroiter la belle image d’une édénique «cité de la culture» dont la conception et la construction traîneront jusqu’à l’heure où l’on vous parle. Encore, toujours des mirages ! On nous faisait croire au père Noël. Et on a tous marché à fond. Fallait-il être aussi abusé pour ne pas voir que cette cité resterait pour le bon peuple hors de prise, vraiment inatteignable, donc qu’elle aurait été inutile ! Pendant 23 ans, en tout cas, rien n’a été construit ou édifié, zéro maison de culture, zéro maison de jeunes. C’est un régime qui n’a fait que profiter des constructions faites au temps de Bourguiba, depuis les années 60, à l’orée de l’indépendance. Il les a même laissées se dégrader et se détériorer jusqu’à pourrissement, ces maisons. Résultat: durant 60 années d’indépendance, on ne disposera que d’un seul vrai théâtre, le théâtre municipal construit du temps des colons français. Mais, il n’y a pas que les maisons et les lieux culturels qui manquent. Tout manque. Rien ne marche normalement et correctement. Tout va de travers. Et voilà que les gens du théâtre, ce samedi-là, n’en pouvaient décidément plus. Ils avaient tellement gros sur le cœur! Ils voulaient tout déverser, et moi je trouvais que cela s’était fait un peu trop dans le calme. En fait, on peut facilement comprendre la colère et la rage qui se sont manifestées au cours de cette rencontre avec le Ministre qui avait reconnu lui-même qu’elles étaient justes et compréhensibles, qu’elles émanaient de souffrances réelles et qu’elles exprimaient des doléances légitimes. Que ces revendications puissent s’exprimer avec autant de rage, ce n’est que par trop normal: n’est-on pas au temps de la révolte, de la protestation et de la contestation ? ?a choque les âmes sensibles? Tant pis pour les âmes sensibles du genre de celles des gens de «Bila moujamala» (émission qui n’est décidément pas à ses premiers ‘‘éclats de génie’’); ces gens, qui hors les techniciens ne s’étaient pas dérangés de venir jusqu’aux lieux du crime (cris et hurlements!), ne trouvaient rien de moins bon que de déplorer, en effet, que nos artistes ne fussent pas dans leurs doléances moins «hystériques» (sic !), plus «doux» (W. Zarrâ) plus mielleux si ça se trouve, car voyez-vous «cela est indigne d’artistes et d’hommes de théâtre supposés être l’élite de la société» (langue de bois absolue !). Pourquoi ? Les intelligentsias n’ont pas droit à la plainte et à la colère ? En voilà des histoires pour quelques coups de gueule après 23 ans de silence ! Quand on pense à toutes ces lois et à tous ces décrets creux ne cherchant qu’à museler les gens et à empêcher l’imagination des artistes et des créateurs, quand on songe à toute cette bureaucratie, à tous ces abus de pouvoir et à toutes ces irrégularités et corruptions, comment ne pas gueuler? Comment ne pas entrer en rage à chaque fois qu’on pense qu’on a été des dizaines d’années durant brimés et brisés net dans toutes nos volontés et velléités, dans nos désirs de faire et de créer? Comment rester calme quand on se représente un instant tout ce que l’artiste de théâtre subissait comme misère morale et matérielle depuis tant d’années sans pouvoir faire ou dire quoi que ce soit? Et dire qu’il y avait des intellectuels accointés au pouvoir qui n’arrêtaient pas de chercher à nous persuader que l’on vivait l’âge d’or du théâtre tunisien ! La réalité est bien sûr toute autre. La réalité, noire, très noire, est celle-là que les gens de cet art avaient tenté de brosser à cor et à cri, à hue et à dia. Une journée, éprouvante, chaotique, de ce chaos révolutionnaire, n’a point suffi pour faire part de tous les aspects misérables d’un secteur qui pourtant, grâce à ses hommes, a toute la capacité et toute la latitude d’être mille fois meilleur moyennant bien sûr une bonne volonté politique sincère qui voudrait sincèrement changer l’ordre misérable des choses.
Depuis le 14 Janvier les hommes de théâtre n’ont pas arrêté un seul jour de se réunir. Il y a beaucoup de propositions intéressantes qui peuvent constituer les prémices d’une réforme prometteuse et profonde. Il n’est pas juste de dire que les artistes de scène ne s’étaient portés jusqu’à maintenant que sur les questions corporatistes et syndicales, que sur tout ce qui touche aux conditions matérielles des agents et professionnels exerçant dans le métier, qu’ils ne semblaient donc pas s’être penchés assez sur les questions de politique artistique. En fait, ils ne cessent depuis les premiers jours de la révolution de se préoccuper tout à la fois des problèmes de la restructuration du milieu que des perspectives de la création artistique proprement dite. Après tout, ça va ensemble. Peut-il en être autrement ? Quand les conditions de la création changent, la création elle-même a de fortes chances de changer. On sait bien que ce n’est pas suffisant, mais c’est nécessaire. On sait aussi que ce n’est pas aussi automatique, mais il faut savoir aussi que rien ne peut se faire sur des bases solides en matière de création si les bases et les cadres matériels de la création eux-mêmes ne sont pas… solides justement. C’est ce qu’on a cru comprendre de la rencontre de Hammamet. En tout cas, les questions semblent tellement vastes, presque océaniques, que le Ministre n’a pas trouvé mieux que de proposer une deuxième rencontre du même ordre. Après les consultations bidons de l’ancien régime, consultations d’ailleurs jetées dans les poubelles et aux oubliettes, voici une vraie consultation de la veine de la révolution du 14 janvier : une consultation où l’on crie et se dispute ; et pourquoi pas ? ?a vaut mieux que le silence de mort du temps de l’avant 14 Janvier.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com