Ben Brik président (16)





Témoignage prémonitoire sur la révolution
Nous publions depuis mercredi 30 mars, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
Là il y a la maison de Foudhil, l’enfant qui cache ses larmes de ses mains. Elle a d’épais murs de pierre, des fenêtres qui donnent sur les vergers, un toit aux tuiles couleur de terre. Tout autour, le jardin est envahi de hautes herbes. Au-delà, il y a le château de Bourassine, à Sidi Thabet: on dirait qu’on a tiré dessus au canon avec son trou béant, comme un énorme œil noir ouvert sur le vide. La terre alentour est labourée. Les mottes retournées forment des petits canaux. Dans les champs entre bosquets et sentiers, les sillons tracés gardent la marque de la paix et du travail. C’est ce contraste qui frappe, la terreur qui n’en finit pas et qui n’a pas vidé le village, ne l’a pas détruit, mais a dévoré son cœur.
Une mère avec ses quatre enfants a abandonné son «refuge» de Tunis pour chercher du travail dans les champs de rosiers. Situé à vingt kilomètres de Tunis City, Sidi Thabet paraît proche, en voiture. Elle, ces kilomètres, elle les a parcourus à pied. Elle n’a trouvé personne dans les champs. Après une journée de marche, elle est entrée dans une villa superbe, désertée. Elle a vu des chiens de race, «dodus» et «dociles». Elle en a attrapé un, l’a tué, puis l’a mangé avec ses enfants. Je ne sais pas si elle dit vrai. Au début, elle avait sans doute l’intention de voler le chien pour le vendre et en tirer un peu d’argent pour manger.
Sur la route qui mène à Bizerte, on croise des camions chargés de portes et de fenêtres en bois, fer forgé, de matériaux divers. Depuis la mascarade de 2004, de nombreux réseaux se sont constitués pour dépecer les vieilles villas cossues de la région. Les acquéreurs originaires le plus souvent des quartiers chics et bien gardés de Tunis, trouvent ici tout ce qu il faut pour restaurer ou embellir leurs maisons: balustrades ouvragées, ardoises vieilles de plus d’un siècle, carrelage en marbre aux motifs anciens. Toute cette quincaillerie ornait les demeures des grandes familles tunisoises, dont le mode de vie, les goûts et le raffinement sont aujourd’hui copiés par les nouveaux riches.
Quand on monte de Mhamdia, dans le Tunisois, vers El Khlidia, bourgade proche de Tunis City, on découvre le pays des villages qui n’existent plus, à travers des détails, des bribes d’histoires : des maisons achetées et restaurées par des «immigrés»; des fellahs désœuvrés, comme Ami Taïeb qui ne peut plus vendre son lait, passe des heures à regarder son coq picorer dans le jardin; une table dressée, avec toutes ces pierres dessus et la chaise renversée qui vous fait un pincement au cœur. Cette Tunisie disparue ne dit pas toute son horreur.
Plusieurs milliers de familles victimes du programme ont dû abandonner la montagne et la plaine. «Même un puits sans eau. Même une botte de foin ou des enfants qui jouent à la toupie peuvent cacher une menace». Ahmed un peu à l’écart, continue: «Je suis désolé. Si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je n’ai pas toujours eu cette tête. Quelque chose est arrivé à ma lèvre supérieure et elle est un peu enflée. A vingt-sept ans, j’en ai marre de la vie. Nous vivions bien dans la montagne. Nous avions une grande et belle maison. Nous avions du bétail . Je ne visitais la ville que deux fois par an». Il se tait et reprend: «Quand tu découvres chaque jour des cadavres étalés devant ta porte, tu ne penses qu’à décamper».
Nous nous trouvons à l’intérieur de ce qui fut jadis le «magasin général» de Tunis. Un très vaste hangar sordide et nu, à l’intérieur duquel vivent et dorment, entassées dans la plus totale promiscuité, une dizaine de familles qui ont fui les hameaux isolés de Naâssen, Mornag, Slimane et Hammam-Lif.
La vie grouille de partout, tout le temps: aucune porte ni cloison pour interdire à la voisine d’entrer chez vous. Les liens d’affection et de haine, très forts, sont quasiment inscrits dans l’espace. Ici la solidarité est renforcée entre les «réfugiés», confrontés à la dureté du même quotidien. Chaque jour, les familles se rassemblent dehors dans l’espoir de partager avec les miliciens ou les policiers leur repas. Il y en a qui mendient avec un semblant de fierté. Ce n’est qu’un prêté, semblent-ils dire. Certains racontent des histoires, généralement celle, tragique, de leurs familles massacrées comme si en échange d’un peu de nourriture ils voulaient donner quelque chose.
D’autres ont abandonné tout espoir, résignés à rester des épaves. Carcasses de désespoir en guenilles, visages meurtris et ensanglantés, ils traînent comme enchaînés, sans même lever les yeux vers les passants. Quelques-uns se sont murés dans la folie. C’est le cas de ce petit enfant de douze ans, Omar, qui gémit tout seul et crie à un interlocuteur invisible: «C’est ma mère... Je t’en supplie... Ce n’est pas ma mère». Le 21 novembre 2105 à Borj Louzir, Omar a été témoin de l’horreur : on a égorgé son père, ses deux sœurs et sa mère enceinte de sept mois.
Pourtant, dans ce «Macondo» il y a comme toujours cette Tunisie en fureur qui résiste. Soufiane, Foudhil, Amina, Fouad, des enfants de treize ou quinze ans, font les quat’cents coups pour faire vivre leurs parents. Beaucoup, dans la communauté du «magasin général», vouent une admiration sans borne à cette génération des quinze ans que, par ailleurs, ils disent «perdue» «Ils n’ont peur de rien. Ni du Coran, ni des lois. Pour eux, survivre vaut le coup de tout bafouer», explique Halima, une veuve, prise en charge par son fils, âgé de quatorze ans. «Ils se moquent de mourir. Ils disent qu’il faudra bien y passer un jour. En attendant, ils veulent grandir pour venger leurs parents humiliés!» Au fur et à mesure qu’elle parle, Halima s’anime et sans même s’en rendre compte dévoile l’admiration qu’elle-même leur porte: «A quinze ans, l’homme de la famille, c’est eux. Ils sont plus hommes que les adultes, au point qu’ils exercent une emprise incontestée sur des femmes de trente-cinq ou quarante ans».
Et le poème du tramway devint le quatrain du temps:
«La ville insurgée aux annonces lumineuses
flotte dans les almanachs
Soir après soir là-bas
Dans la rue repassée un tramway saigne.
Nous allions dans la nuit au hasard de nos pas infâmes et assassins
Veufs, orphelins sans toit ni enfant ni lendemain
A la lumière des forêts incendiées»
J’aimerais bien écrire comme ça! Dit le poète de l’ombre de l’ombre.
Viva Pancho Villa!


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com