Ben Brik président (18)





Témoignage prémonitoire sur la révolution
Nous publions depuis mercredi 30 mars, et quotidiennement, le livre de Taoufik Ben Brik intitulé «Ben Brik président». C’est un ouvrage écrit en 2002 sous la dictature de Ben Ali et qui constitue un témoignage prémonitoire sur la révolution tunisienne.
Pharaonique, fantasmagorique, miraculeux, grandiose... Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le temps de Ben Brik. Dans le livre des Anciens, une maquette présente Tunis City. Le plus blasé des enfants en rêverait pour son anniversaire. Tout y est: des autoroutes, le sable figuré par la poudre de nacre et l’oued Medjerda qui traverse des vallées. A perte de vue: des champs irrigués, cultivés, gorgés de céréales et de fruits. Une activité de ruche. Sous le soleil, Carthage est une ville coquette d’une insolente propreté. Elle respire l’aisance. Les gens sont habillés avec soin et débordent de santé. Seuls les centenaires se souviennent encore des années de misère et de désespérance. Les maquettistes ont poussé le détail jusqu’à installer, au milieu du paysage, des moutons à cinq pattes, des autruches qui font des bijoux... et un Bédouin qui surveille un troupeau d’outardes houbara. La légende de la maquette s’inspire de l’ancienne histoire : pour traverser Tunis City de bout en bout, il faut choisir l’ancienne route des caravanes appelée «le chemin des quarante jours». La principale attraction se trouverait à Sidi Bou Saïd, une mystérieuse ville, cachée, décrite dans le manuscrit comme une ville où «les murs sont en onyx, les fenêtres en albâtre et l’air chargé d’odeurs de fleurs».
Et Cheikh Nefzaoui de préciser: «A l’époque de Ben Brik le Victorieux, la Tunisie était un vaste parc aussi verdoyant que le Belvédère. Le hérisson et la vipère y coexistaient en paix. C’est sous cette ère nouvelle que les montagnes ont été cultivées, les ponts édifiés et les routes construites». Pratiquement, on se retrouve au paradis avec un cuisinier en prime. Terre d’élection du soleil, des rois et des dieux. Ni la charge du barda trop lourde, ni l’échelle trop large. Les lieux ont été vidés des zombies, des minus, des loques et des faux. Plus rien ne vous donne plus envie de dégueuler. Les enfants ne braillent plus. Les femmes ne vous harcèlent plus. Les voisins ont cessé de t’épier. La police collabore. Elle est comme un baume sur toutes les plaies. La récolte est bien engrangée. L’équipe de division 2 de Thala a écrasé la Juventus. Les belles sont à profusion et à bas prix. Les sacs à provision sont bien remplis. Et le bon pain sort fumant du four. Installée bien au chaud, la fortune des lumpens est acquise. Nous nous foutons de tout: nfaïess, kouaïes wa flaïess. Une cigarette, un verre et du pognon. Et Mohamed Abdelmoutaleb chante: «J’habite à la Cité Saïda et ma bien-aimée à Al Houssine».
On donna à Ben Brik les titres de combattant suprême et d’artisan de l’impossible. Ben Brik est le prince des pauvres, le président du siècle, Ben Brik le Bâtisseur, Ben Brik le Bon Génie, Ben Brik le Berger, Ben Brik Timonier, Ben Brik le Frère, le Père, l’Ami, Ben Brik aux Mille....
Contre les chimères et l’ignorance
Tous ensemble contre l’analphabétisme.
A peine était-il arrivé au pouvoir que Ben Brik parvint à remplacer le clientélisme et le régionalisme par la fraternité. Il n’y eut plus de pillage, ni d’expropriation. Tous les droits étaient réservés. Les masses vibraient à l’unisson: «Ya chauffeur , ya taress, accélère de 10 la vitesse».
L’eau de chaque oued ira
Là où Ben Brik lui dira.
Ben Brik était un maallem bouchnab, un chef aux moustaches arquées. Il aimait le kiz, la talghouda, le nbag, le zaarour, le khorchof, le cardon. Il aimait jouer à la kharbga, l’as hfaiedh, la rounda, le noufi et faire tourner le roi. Il ne ratait aucune zarda.
Lilliri y mana, Lilliri y mana
Dis-mois si tu es ivre.
Il sniffe
Une feuille de menthe à l’oreille
Un canari pour compagnon
Et aime les femmes
Une harqousa à la joue.
La gomme de ses lèvres tendres
Un sefsari de soie
Sur les hanches balancées
Le kholkhal cliquetant
Les mules révélant ses mollets.
On dit que je suis une pétroleuse. Debout, à une centaine de mètres de là, de l’eau jusqu’aux cuisses. Ma chevelure était défaite, mouillée, collait à mon dos et touchait la surface. Je me suis retournée et j’ai fait basculer ma chevelure devant. Me suis penchée et plongée dans l’eau. Mes seins se balançaient au-dessus de la rivière. Je me suis redressée, j’ai pris mes cheveux dans mes mains et les ai tordus pour les essorer. Ma peau si dorée. Les gens se distinguèrent dans les jeux Olympiques. Nos politiques, nos scientifiques et nos écrivains remportèrent des prix Nobel de littérature, de sciences et de la paix. Barguellil, le navet de Ali Labidi,s’est vu décerner l’Oscar à Hollywood, la Palme d’or à Cannes, le Lion d’Argent à Venise et l’Ours de bronze à Berlin. La prose infecte de Midani Ben Salah fut traduite dans toutes les langues vivantes et mortes. Le disque d’or est revenu à Hédi Habouba... Et toute la jeunesse du monde dansait au rythme: «Ala Chibani wassaâ»,le tube de Fatma Bou Saha. Le made in Tunisia fait des ravages: Le Lablabi, la hargma, le kaftagi, la demi-tête, le Boubaâran, le firt, la kamounia, la gnaouia, la chminka, la kesra mtabga, la klaya, le mokli, l’hrissa, le felfel barlaâbid ou baklouti, le dellaâ, le kraâ, le osban, le kadid, le smen, le mouton de Sidi Bouzid, le khantouch, l’assida, la somita, la refissa, le makroud, la ghraiba, les ftaïr, les zlabia, les mkharaq, le banbalouni, le chroubou, le raïeb, le droô, le frigolo, le bisr, le zanbaâ, le lagmi, la bière boukerch, le vin louh, la mardouma, le tfall, le seroual bel qandlissa, la kachabia, la bartalla, la mélia, le qarq, le machmoum el fell, la cage de Sidi Bou Saïd, le tombak, l’atri, le hallouzi, le yajour, les kentoul et le hdid bou setta sont des marques déposées à la bourse de Matmama, le Chicago local.
Figue de Thala, ya oukala
Le dinar au lieu du dollar et le patois gabésien gazouillé par les Norvégiens.
C’est écrit sur sa tombe: «Ben Brik, né en 1960 (à Jérissa) mort en 2105. Tout droit au paradis! Rahima Allah Ibn Bourayek!».


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com