Jamel Madani au «Quotidien» : «Si l’intellectuel tunisien m’était conté…»





Il est rare de le voir à la télévision. Mais lorsqu’il apparaît sur le petit écran, il n’est pas du tout étonnant de le voir sortir l’une des prestations les plus réussies, à l’image de ce rôle de «Saïd El Fahem» qui vient de révéler au grand public un grand comédien, Jamel Madani de son nom. Enfant prodige du théâtre et étoile montante du cinéma tunisien, Jamel est considéré comme un rebelle dans le paysage artistique. Contestataire par excellence, soucieux du moindre détail et fervent défenseur de la cause de l’art «made in Tunisia», il s’est fait connaître à travers des rôles de composition. En témoigne sa contribution dans la dernière pièce de Slim Sanhaji «La queue» et surtout la formidable et sympathique sortie dans «Visa», le court métrage qui a fait un grand bruit lors des dernières JCC. Pour toutes ces raisons, il lui était interdit de rater ce rôle de l’intellectuel opprimé, anarchiste et militant taillé sur mesure, vu les capacités de Jamel Madani à donner une dimension parfois surréaliste à son jeu. C’est justement cette ficelle que nous avons tendue à notre invité pour éclairer notre lanterne sur un parcours trop rigoureux. Le Quotidien : Un faiseur de vers qui vole des bouquins pour se nourrir, ce personnage existe-t-il encore ? Jamel Madani : C’est superficiel comme déduction. Si on va se limiter aux apparences, je peux vous dire que, d’emblée, on s’est trompé de lecture. Saïd El Fahem est le symbole de toute une catégorie sociale contrainte de vivre en marge de la société. Ce rejet ne peut s’expliquer que par l’attitude de certains individus n’ayant pas assez de «générosité» pour admettre, dans leur petit monde, un discours différent qui projette un nouveau projet socio-culturel. Cette opposition a contraint Saïd El Fahem à vivre dans la marginalité, non sans rester fidèle à ses principes et ses idéaux. Et Jamel Madani dans tout cela ? Heureusement que je ne suis pas obligé de voler pour me nourrir ! Mais, je comprends bien que certains intellectuels évoluant dans un contexte très difficile, pour qu’ils puissent vivre décemment et convenablement, légitimisent certaines pratiques afin de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires, à savoir leur droit de se nourrir, de se vêtir et de lire. C’est à la société d’harmoniser ses lois pour satisfaire les besoins des individus. Le public averti a découvert dans ce scénario d’Ali Louati, un discours à caractère social et parfois même révolutionnaire. Quelle approche avez-vous choisie pour traduire fidèlement les émotions et particulièrement cette prise de position en un jeu dramatique ? Il ne faut pas tout de même exagérer. Il ne s’agit que d’un rôle qui tire son importance de cette opposition entre les intérêts des uns et des autres. La place publique regorge de Saïd El Fahem, néanmoins, ils ne sont en aucun cas porteurs de projets révolutionnaires. Nous sommes, à peine, en présence d’un mouvement de protestation. C’est légitime, du moment que c’est pour se défendre des aléas de la vie. Quant à ma prestation, je vous rappelle que je suis un professionnel et, de ce fait, je suis appelé à m’adapter à toutes les exigences du jeu dramatique. Avec du recul, je dirai que ce rôle de Saïd m’a permis de m’approcher d’un public pour lequel j’ai beaucoup de respect et qui a le droit à la qualité. Je vois où vous voulez en venir. Il y a en effet trop de ressemblance avec le grand Mnawer Smadeh. Il faut cependant préciser que, tout au long des années 70-80, plusieurs intellectuels ont été à l’image de Saïd El Fahem, rejetés par la société. A l’époque, la souffrance de ces gens-là était telle qu’ils méritent qu’on leur rende hommage. Il s’agit de notre mémoire qui a besoin de temps en temps d’être secouée pour, justement, qu’on n’oublie pas ces personnes qui ont contribué, qu’on le veuille ou non, à enrichir notre culture par des œuvres inoubliables. Nous ne pouvons nous empêcher de vous demander pourquoi ce penchant pour les rôles à caractère contestataire (La queue («Essaf» et Visa...) La contestation est l’un des rôles de l’art, et la dénonciation est l’une de ses piliers. Donc, je ne fais que traduire les aspirations du public. «La queue», c’est le rejet de la monotonie et de la soumission. «Visa», en revanche, c’est l’autopsie de toutes les réalités d’une jeunesse qui considère les ambassades occidentales comme étant la seule échappatoire. Saïd El Fahem, quant à lui, est l’intellectuel opprimé et militant — hélas — que tout était fait pour le marginaliser ! Les jeunes ont du mal à admettre que le personnage de Saïd El Fahem puisse exister de nos jours. Commet réagissez-vous à cette déduction ? Nous évolutions dans un contexte mondial où des personnages comme Saïd n’ont pas de places. Ils sont acculés à vivre en marge d’une société qui favorise une nouvelle culture basée exclusivement sur le concept de la consommation. L’œuvre artistique est devenue comme un «pot de yaourt» qui se déguste dans le temps et non pas dans l’histoire. On ne peut pas en vouloir à cette jeunesse qui, à la croisée des chemins, s’est trouvée «prise en otage» entre les mains de ces nouveaux faiseurs de culture qui n’ont aucune considération pour l’intellect. Je peux dès lors comprendre l’attitude des jeunes téléspectateurs mais je les invite à observer minutieusement dans leur entourage. Ils trouveront certainement un «Saïd El Fahem» quelque part. Comment alors faire face à l’invasion de cette nouvelle culture ? C’est à la base qu’il faut trouver les causes de ce déracinement. Les nouvelles générations ont perdu leurs repères à défaut d’encadrement et de soutien. Nous sommes appelés à revoir notre approche, s’agissant de l’éducation des jeunes. C’est le rôle et la responsabilité des parents et de l’école d’autant plus que nous ne manquons pas de moyens pour permettre à cette jeunesse de s’épanouir dans un contexte socio-culturel constructif et qui prend en considération les valeurs et les idéaux devant garantir et assurer un avenir radieux. Il ne s’agit pas là de démagogie, mais plutôt d’un clin d’œil aux spécialistes pour se pencher sur la question avant qu’il ne soit trop tard. Le mot de la fin J’ai compris et déduit par la même occasion que, lorsque nous proposons un bon produit, c’est l’estime de tout un public que nous gagnons. C’est ma seule satisfaction parce que, à chaque fois que je me trouve au milieu de la foule, vous ne pouvez pas imaginer à quel point les petites remarques, les regards et même les critiques me rendent heureux. C’est la seule récompense dont je suis fier. «Que vaut l’artiste sans un applaudissement», disait Truffault. Interview conduite par Abir CHEMLI OUESLATI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com